Virginie Lupo : «De ces semaines entre parenthèses, ne peut jaillir que la lumière»

 

Voilà, nous y sommes, une ambiance de fin du monde s’est abattue sur nos vies.

Nous voilà forcés de nous isoler, de nous enfermer. Les endroits dans lesquels il faisait bon nous retrouver ont fermé les uns après les autres. Plus de lieux de divertissement, plus de cafés, de terrasses, de jardins… Croiser quelqu’un que l’on connaît est désormais potentiellement dangereux.

Une atmosphère telle qu’elle nous a souvent été décrite dans les romans : je pense bien sûr ici à  Ravage, de Barjavel ou à  La Route, de Cormac McCarthy…

Nous sommes désormais les héros d’un roman de Science-Fiction. Le sujet : un virus envahit le monde et tue inlassablement une partie de la population.

Ce sont les faits. Pourtant, pour l’auteure et la lectrice que je suis, ce n’est pas l’angoisse qui prévaut mais bien l’espoir, la pensée de l’après. Et cela tient certainement à la présence de la littérature dans ma vie, au cœur-même de ma vie.

À l’annonce de ces jours à venir de confinement, ce n’est pas une impression de vide qui m’a submergée, mais bien plutôt de « plein », une chance de me poser auprès des miens et de profiter de chaque moment qui nous est offert. Et là encore, j’ai pensé à la littérature, à quelle littérature choisir pour les semaines à venir. Allais-je choisir une littérature en rapport avec notre temps, ou au contraire, une littérature qui me détournerait – au sens du divertissement pascalien – de ce quotidien inédit. J’ai choisi la seconde solution avec Jane Austen !

Cette suspension de nos vies bouleverse notre rapport au temps. Il y a ceux qui en perdent la notion, ceux qui s’ennuient, ceux qui ne voient pas les journées défiler, ceux qui en profitent pour accomplir tout ce qu’ils n’ont jamais le temps de faire… Pour chacun d’entre nous en tout cas, il est un miroir qui nous est tendu…

Ces semaines nous apprennent à repenser notre vie, à penser au présent, à conjuguer nos actions à ce temps-là.  « La véritable générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent », disait Camus. Cette pensée n’a jamais été aussi actuelle…

Cette période de confinement est en outre marquée par un paradoxe assez frappant : notre temps est suspendu et donc ralenti mais chacun d’entre nous est également habité par un sentiment d’urgence en raison de la mort qui rôde. Il y a ainsi une tension palpable entre nos attentes et ce que nous pouvons faire. Nous incarnons ainsi l’homme absurde tel que le décrit Camus dans Le Mythe de Sisyphe : un homme dont les aspirations sont contraires à celles que le monde peut lui offrir. Mais nous sommes des Sisyphe sans rocher…

Un autre paradoxe lié à l’humain est la propension à placer l’horreur à distance. Cela se vérifie à nouveau ces temps-ci avec la volonté que nous avons de rire. Et en effet, cette période de confinement offre un espace d’expression humoristique extrêmement abondant ! Et si on a pu lire ici et là que le rire était  indécent en ces temps douloureux, pour ma part, je ne le crois pas. Au contraire, je le pense nécessaire et salutaire. Il nous permet de mettre à distance l’angoissante question de la maladie et de la mort sans visage qui rôdent, une distance grâce à laquelle, précisément, nous les supportons, nous ne nous  laissons pas submerger par la peur.

Alors bien sûr, comme on l’a dit pour le 11 septembre, il y aura un « avant » et un « après » le confinement », c’est certain.

Notre présent deviendra demain un moment historique. Nous sommes en train de vivre un événement marquant pour l’histoire de l’humanité. A nous d’en faire un moment bénéfique, un changement radical pour nous, mais également pour nos enfants.

J’ai tendance à penser que de cette période ne peut émerger qu’une prise de conscience des hommes. Se retrouver dans son foyer auprès des siens, ou face à soi-même, engendre inévitablement des interrogations que le quotidien empêche. Là, le temps est comme suspendu, les relations sociales, amicales, amoureuses sont mises entre parenthèses. Pourtant, comme d’un champ mis en jachère, la force de vie et d’amour jaillira du cœur de chacun.

De ces semaines mises entre parenthèses, ne peut jaillir que la lumière !

Virginie Lupo est auteure, chercheure et critique littéraire – théâtre et cinéma. Sa vie tourne donc autour de la littérature, ou plutôt elle en est le centre. Docteur ès Lettres, spécialiste du théâtre de Camus, Virginie enseigne les Lettres à Lyon. Outre la littérature, elle est  diplômée en Master 2 de cinéma et dispense  des formations de cinéma. Elle est l’auteure de nombreux articles mais également de l’ouvrage Le Théâtre d’Albert Camus : un théâtre classique ? et de Si loin si proche : La quête du père dans Le Premier Homme , aux Éditions Sipayat. Elle est très souvent appelée à parcourir le monde pour donner des conférences sur Albert Camus. Elle est enfin aussi l’auteure d’œuvres de fiction et elle a ainsi écrit un recueil de nouvelles intitulé Errances… et écrit actuellement un roman…

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