Phil Baron : Les écrivains, ces traducteurs de l’air ambiant, le leur, et celui du monde

Depuis le début de ce confinement, et même un peu avant, je suis très troublé. Ça me fait même un peu peur, s’il faut être tout à fait sincère.
Oh, bien sûr, le Covid, l’assignation à résidence globalisée, le bordel ambiant, ce qui pourrait nous attendre à la sortie… Bien sûr…
Mais c’est plus personnel, en fait, plus intime, plus égocentré, plus névrotique que ça encore.

On dirait que ça recommence, comme avec l’écriture de la fin de « La Valse Nue ».

Il faudra que je vous raconte ça un jour… Là, c’est encore trop traumatique, et ça touche des gens que j’aime et ne sont pas si loin. Je ne me sens pas encore le droit de raconter publiquement l’histoire dans l’histoire de ce moment si singulier, et de ceux qui ont suivi, et m’ont laissé à genoux la tête baissée pendant tant d’années, jusqu’à il y a peu.
Je n’avais rien écrit de romanesque, pour la première fois depuis que j’ai 14 ans, depuis La Valse Nue.
Depuis près de dix ans…

Et comme je commençais à relever la tête, je m’y suis remis cet automne.
Certains d’entre vous ont déjà lu ce début de manuscrit.
C’est l’histoire de trois solitudes, de trois personnages confinés par le danger de sortir, dont l’une a vu tous les siens décimés par une épidémie tueuse…

On dirait que ça recommence…

Oh, je suis un gars plutôt rationnel, et je ne prends pas sur mes pompes la coïncidence des hasards, en général.
Sauf qu’on dirait que ça recommence, et que la dernière fois, ça a été dévastateur.
Pour moi, et pour d’autres que j’aime et que j’ai aimé(e)s, un peu aussi…

Ce ne sont que des coïncidences, la sensibilité du romancier, du conteur qui sent un peu plus sensiblement ce qui pourrait arriver, qui anticipe toujours un peu le présent…
Les écrivains se prennent pour des créateurs alors qu’ils ne sont que des traducteurs de l’air ambiant, le leur, et celui du monde.

Je pose ça là, quand même, pour conjurer le truc, le court-circuiter avant que ça devienne une autre dinguerie, comme un vaudou d’écrivain hyper-sensible et de créateur égocentré, pour que ça redevienne dérisoire et léger, juste une histoire parmi tant d’autres tellement plus essentielles.
Car je n’ai nulle part ailleurs où le poser, et la dernière fois, c’est quand les choses ont été dites à d’autres qu’on a commencé à en sortir.

Moi, surtout : là, ça fait 20 et quelques jours que je n’ai pas osé y bosser une minute de quelque manière que ce soit, alors que tout était posé sur des rails bien tracés, et que j’y étais à fond.

Et ça me manque tellement…

Phil Baron, né en 1962, est un compositeur, écrivain et photographe qui cultive incessamment la nécessité d’émouvoir sans limites et le besoin essentiel d’ailleurs et d’autrement. Il passe son existence à apprendre et à réaliser comment capturer et transformer à ses sens la lumineuse et vibrante incertitude de l’existence rêvée. On lui doit entre autres les mélodies de quelques succès pour sa sœur Zazie (« J’envoie Valser », « Chanson d’amis », « Adieu tristesse », « FM Air »), Jane Birkin (« Prends cette main ») et Olivia Ruiz (« L’absente »), quelques expositions photographiques lyriques et bariolées (« D’Ouest en Ouest », « Grèves abstraites »), et deux romans (« Tout mon petit monde », épuisé, et « La valse nue », éd. Ilô 2016). »

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