Christophe Moussé : Le métier de vivre

Passionné depuis toujours en matière littéraire par les diaristes,  et par les auteurs d’aphorismes, de pensées et autres mots d’esprit; je retrouve auprès d’eux en cette période spéciale un refuge appréciable en tous points, qui affleure entre réflexion et interrogation, gravité et humour, distanciation et rapprochement.

Plus que jamais, l’art, la culture, est  bien ce qui répond à l’homme qui s’interroge sur son existence et sur sa place dans ce monde au confino (en exil pour traduire de l’italien).

Car oui les humains sont en exil, et c’est inédit, presque tous en même temps, avec des fortunes diverses en fonction de son habitation, sa situation familiale, son origine sociale – car n’oublions pas que les effets de classes se font ressentir encore et toujours – et comme pour tout exil, nous ignorons quel en sera l’issue, car la maladie progressant place les personnes à rude épreuve.

La pandémie révèle non seulement la précarité de notre condition humaine mais elle met à jour quotidiennement, et ce depuis vingt-et-un longs jours, nos difficultés face au « métier de vivre », pour reprendre le titre-étendard du journal de l’écrivain et poète italien, Cesare Pavese. Car il faut continuer à vivre, à survivre même pour un grand nombre de voisins de planète, qui ne peuvent plus se saluer qu’à travers des fenêtres ou balcons, via des simulacres d’échanges permettant une survie sociale minimale.

« Le métier de vivre » s’exerce donc à présent à temps plein, et revêt des formes multiples, propres à chacune et chacun selon ses ressources émotionnelles, intellectuelles, spirituelles.

Au fur et à mesure du confinement, il est mis en difficulté, et la tentation de se relâcher monte, mais il faut tenir bon, et mettre une distance brechtienne à ce désespoir qui grandit sournoisement, nous fragilise, peut nous submerger…

Toutefois, si l’homme désespère, il espère également dans un même mouvement souvent symétrique qui révèle notre caractère bipolaire, mais qui montre aussi la grande cohérence de notre condition humaine, car comme disait le poète italien Giacomo Leopardi, « l’homme ne désespérerait pas s’il n’espérait ».

Les médias bruissent déjà de l’après confinement, des scénarii sur le timing, l’organisation et les moyens d’en sortir… Mais ne nous réjouissons pas trop vite, car cette phase pourrait aussi mettre à jour des décompensations et désillusions sur la vie d’après, avec le mirage de la mise en place d’un monde plus humain ; mais ne rêvons pas trop fort ni trop vite, car le réveil pourrait aussi  être brutal. Pavese écrit ainsi dans son journal, « aller au confino n’est rien ; en revenir est atroce »…

Nous verrons cela en temps voulu, nous qui vivons au rythme d’une journée qui chasse l’autre, dans l’instantanée de nos consciences.

Nous sommes actuellement toutes et tous dans la situation de l’écrivain, entre « l’urgence et la patience », deux notions apparemment irréconciliables mais indispensables comme le souligne Jean-Philippe Toussaint dans son petit livre précieux de 2015. L’urgence de la situation sanitaire aigüe et l’urgence à vivre, l’urgence de l’inspiration à réaliser des projets laissés de côté durant cette période de latence, l’urgence à profiter pleinement de la vie face au virus, à la maladie ; cette menace fantôme qui rôde et qui se rapproche de nous…Mais aussi, la patience, patience de rester chez soi et respecter les consignes afin de se protéger et protéger les autres, patience en attendant des jours meilleurs. Cette longue patience si difficile à atteindre pour certains, et qui peut sembler si aisée pour d’autres, est la qualité qui nous sauvera, qui permettra d’écrire le mot  « Fin » sur la page de cette pandémie…ou tout au moins… « A suivre … »

 

Christophe Moussé est directeur d’un centre culturel autour de Lyon, historien du cinéma, spécialiste du dialoguiste et journaliste Henri Jeanson ; il lui a consacré ses études universitaires, des articles et un premier ouvrage aux presses universitaires de Nancy : « Films/ textes/ références ». Musicien amateur, spécialiste des esthétiques jazz et rock, il est l’auteur de la biographie « David Coverdale et Whitesnake, le roman d’un ex-purple », aux éditions du Camion blanc. Chez le même éditeur, il prépare une étude consacrée aux fans du groupe de rock Deep Purple, à paraître en fin d’année 2020. Il  se passionne également pour la lecture de l’écrivain  italien Cesare Pavese, à qui il souhaite rendre hommage à travers ce texte.

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