Critique

Supplications et thérapie des petits bobos sous le regard de «Dieu du ciel !»: un recueil de Lisa Neverre

« Tout ce qu’on découvre dans la vie a déjà été découvert avec les mots », écrivait Grégoire Delacourt dans «La première chose qu’on regarde», un livre qu’il estimait être rempli d’une « tendresse confortable ». On pourrait dire la même chose du livre de Lisa Neverre, « Dieu du ciel ! » (Ed. Spinelle, 2018). En le sous-titrant comme étant un « Journal de bord divin » où le Créateur s’amuserait à consigner les complaintes de nombreux humains en pleine repentance ou carrément en proie au désespoir selon les intéressés, elle réunit une série de récits pleins d’humour, dans un livre « pétillant et drôle », comme le décrit sa quatrième de couverture. Ces suppliques d’une saveur relevée par un bienvenu signe d’exclamation reflet d’une urgence absolue , attirent l’attention par le choix intelligent et le développement très finement mesuré avec lequel ses personnages jonglent pour oser se confier ou plutôt confesser leurs innombrables faiblesses de corps, d’âme et d’esprit devant un Père des Cieux qui les reçoit avec bienveillance, amusement ou agacement.

La démarche de Lisa Neverre inscrit sans doute son écriture dans la tradition des « caractères » qui traversent l’histoire de la littérature française depuis le XVIIe siècle et jusqu’à nos jours. Consciente de cet héritage, elle construit son univers narratif sur le même principe de la tension dramatique entre le quotidien jusque-là banal d’une multitude d’humains se retrouvant soudainement dans une situation limite. Cette tension narrative est dosée avec intelligence, comme dans un glissement thérapeutique laissant entendre le plus souvent qu’il s’agirait plutôt des petits bobos du quotidien devenus soudainement dans la tête des malheureux égarés de vrais drames de l’existence et non pas le contraire qui minimiserait à la fois la gravité ou l’issue de leur peine. La «tendresse confortable» invoquée plus haut devient ainsi la matrice qu’il est nécessaire de ramener à l’état initial de toute urgence à travers l’intervention divine. C’est la raison pour laquelle l’intrigue prend des couleurs de légère comédie humaine capable de dégager une vision ingénue de soi et du monde, en invoquant en même temps la compassion voire l’effacement d’un réel devenu soudainement embarrassant.

Par ce livre, Lisa Neverre relève au moins trois défis, qu’il s’agisse du contenu, de la diversité des personnages ou du style. Les trois méritent à mon sens d’être analysés ici.

Le premier tient du genre littéraire pour lequel elle se décide d’opter. Son choix est intelligent et sa prose est construite avec talent. On pourrait l’appeler – toute proportion gardée – par le terme consacré de « comédie humaine » surtout par sa volonté de rendre visible un spectre très large de ce que peut rendre compte de l’humanité qui nous entoure ou qui nous habite. À cela il faut rajouter un brin d’inspiration orientale cultivant une fictionalisation sérielle dont l’unité est assurée par la présence du personnage central, celui de Dieu qui enregistre les suppliques de ses sujets, comme s’il s’agissait dans ces cas précis d’un recueil de Mille et une nuits dans lequel l’invocation du nom divin assure une répétitivité qui prend sens dans l’aveu de faiblesse d’une humanité qui avoue sa vulnérabilité avec une naïveté déconcertante même ou surtout devant Celui qui est censé l’avoir créée.

La vaste liste des personnages met en évidence le deuxième pari réussi par Lisa Neverre. Il s’agit bien entendu de la très large galerie des caractères décrits dans ce livre. L’utilisation de ce mot que nous mettons en italique reprend ici tout sa force, lui donnant la nuance dramatique des personnages de théâtre ou de cinéma. Ce registre pourrait porter le nom de galerie de la faiblesse humaine, voire d’image d’un bestiaire contemporain dompté de la fragilité de ceux qui souffrent à cause de nombreux petits bobos. Prenons les exemples de Camisha, la femme de ménage d’une famille aisée qui promet à Dieu de ne jamais avoir des idées de riche, même si elle le devenait un jour, d’Arthur qui implore une guérison impossible même pour le divin thérapeute, de Romain, l’écrivain qui perd la maîtrise de son récit à cause de son mug cassé devenu tout à coup irremplaçable, de Joséphine qui prie pour que son poste de télévision soit miraculeusement réparé pour qu’elle puisse visionner l’épisode de sa série préférée et promettant de se donner avec amour à son mari étonné lui-même de l’essor sentimental de sa tendre épouse, de Juliette, horrifiée par l’image que laissent apercevoir ses orteils qui s’échappent de ses nu-pieds ou de mon préféré le narcissique Jean-Claude, qui se prend pour le roi de la vente, pour le meilleur étalon du monde, et qui se retrouve dans les cabinets en situation inconfortable devant un Dieu un peu facétieux.

Le style de ces récits constitue une autre agréable surprise concernant l’écriture de Lisa Neverre. En dehors de la maîtrise du développement narratif et du suspens, ces textes courts impressionnent par une vivacité et une fraîcheur qui gomment toute impression de répétition qui empêcherait le lecteur à savourer ces pages. Le langage fait ici partie des moyens de construction d’une prose où le trait d’esprit fonctionne comme une charpente utilisant avec la même aisance le jargon, le langage cultivé ou le style familier. Lisa Neverre réussit par ce livre une épreuve d’écriture très prometteuse qui dévoile un vrai talent à la fois par la capacité de saisir l’essentiel de ceux qu’elle décide de mettre en scène et par l’humanité avec laquelle elle regarde ce monde pour le rendre semblable et familier à ses lecteurs.

Lisez ce livre et vous regarderez d’un œil différent ceux qui vous entourent et dont on est loin de deviner les faiblesses, les peurs, les obsessions ou les trésors cachés.

Le dialogue avec Dieu du ciel est plus savoureux et plus amusant qu’on ne le pense…

Dan Burcea

Lisa Neverre, « Dieu du ciel ! – Journal de bord divin », Editions Spinelle, 2018, 158 p.