Sonia Cadet : Liv et le rosier

 

– C’est comme si j’étouffais. Je n’arrive pas à inspirer, vous voyez ?

Hochement de tête affirmatif.

– Ça vous arrive à quel moment ?

– Quand je me couche, le plus souvent, mais pas seulement.

– Et votre sommeil ?

– En pointillé. Je me réveille plusieurs fois par nuit avec cette sensation de manquer d’air et j’ai du mal à me rendormir.

– Le télétravail se passe comment ?

Elle passe une douzaine d’heures devant son ordinateur. Elle optimise le temps qu’elle ne passe plus dans les transports en commun.

– Vous faites de l’exercice, vous vous aérez ?

Le week-end, elle utilise l’heure de permission.

– Vous appréhendez votre retour au bureau ?

Pas de reprise le 11 pour Liv. La majorité des effectifs du Ministère poursuivra leurs activités à distance. Au moins jusqu’à début juin.

Après vingt minutes d’entretien, le diagnostic tombe. En un mois et demi, la fonctionnaire zélée s’est épuisée. Travers classique du travail à distance, le brouillage de la frontière entre vie personnelle et professionnelle. Un piège dans lequel s’est engouffrée la trentenaire contrainte à un enfermement solitaire pour une durée indéterminée.

– Je vous prescris un arrêt maladie de quinze jours et des anxiolytiques. Ce dont vous avez le plus besoin, c’est de repos, Mademoiselle Risveglio. On se revoie à l’issue de cette période pour faire le point.

Liv remercie avant d’interrompre la communication.

Plus facile qu’elle l’avait imaginé. Un effet de la téléconsultation. Par écran interposé, jouer la comédie de l’employée au bord du burn-out était plus aisé que si elle s’était trouvée physiquement en présence du médecin. En plus, elle n’a rien inventé. Cet état, elle l’a expérimenté, durant les trois premières semaines de confinement.

Liv s’allonge sur le canapé, face à la porte-fenêtre du salon. Sur le minuscule balcon, le rosier applaudit sa prestation dans une explosion de fleurs jaunes. Elle se lève, imite le salut des comédiens à la fin des spectacles. Liv habite cet appartement depuis dix-huit mois, mais la plante, abandonnée par les précédents locataires, n’est devenue son amie que depuis peu. Elle s’assied en tailleur à ses côtés, dans une flaque du soleil de mai.

La sonnerie du téléphone interrompt leur tête à tête.

– Coucou Liv chérie, ça va ?

– Salut maman, ça roule. Et toi ? Il fait chaud à Menton, j’imagine. Vous en profitez, papa et toi ?

– Un temps formidable. Ton père jardine. Je m’ennuie. La routine du confinement. Tu travailles, là ?

– Je suis sur le nouveau dossier qu’on m’a confié. Tu sais, le guide de l’achat public pour les TPE.

– Oui, oui. Ça a l’air très …intéressant. Je ne te dérange pas longtemps, je voulais juste te rappeler de relancer l’agent immobilier dès lundi. Vous pouvez reprendre les visites maintenant que ce fichu confinement prend fin.

– Je l’appelle dans la journée, promis.

Liv retourne s’asseoir face au rosier, le dos appuyé au chambranle.

À ses parents, elle ment depuis un mois. La révolution qu’elle s’apprête à vivre ne s’annonce pas au téléphone. Les confessions viendront en leur temps. Cet été, quand elle les rejoindra sur la Côte d’Azur. D’ici là, il s’agira de les préparer au changement, en douceur. Elle ne redoute pas leur réaction. À leur inévitable réticence, elle arguera qu’elle s’arroge, aujourd’hui, la liberté ne plus jamais faire ce qu’elle ne veut pas. Une formule empruntée à une de ses lectures récentes. Elle possède des arguments, dont un en particulier, qu’elle estime imparable. Jusqu’à présent, bonne fille, elle a comblé leurs désirs au détriment des siens. Études de droit. Institut régional d’administration. Fonctionnaire au Ministère des Finances. Un parcours imaginé comme idéal par le couple de commerçants. Des revenus et un emploi garantis. Les vicissitudes, associées à leur métier, épargnées à leur unique enfant.

Les yeux mi-clos, le silence inhabituel de la rue berce Liv. Du square voisin, le chuchotement des arbres lui parvient.

Liv ne se leurre pas. Ses parents n’accepteront pas ses décisions de gaieté de cœur. Abandonner son poste. Quitter Paris sans destination précise. Renoncer à l’achat de son premier appartement. S’offrir une année sabbatique en utilisant sa part de l’héritage de son grand-père. Cet argent qui devait servir d’apport pour obtenir le prêt immobilier. La pilule sera dure à avaler.

Au début, même à elle, ce projet avait paru fou. Il avait toqué à son esprit, début avril. Au dix-huitième jour de confinement, un vendredi matin, Liv s’était sentie sans ressort. Incapable de s’extraire de son lit. La perspective d’une nouvelle journée à cravacher sur des dossiers stériles l’oppressait. Un reste d’instinct de préservation lui avait soufflé de s’octroyer du repos. Une matinée à somnoler. L’après-midi, malgré un léger mieux, elle avait gardé la chambre. En errant sur l’internet, son regard s’était arrêté sur un article vantant les mérites de l’oisiveté. Un intérêt réel avait succédé à l’amusement. Liv avait consacré son week-end à décortiquer les références auxquelles renvoyait le journaliste. La Sixième promenade des Rêveries d’un promeneur solitaire de Rousseau, Le droit à la paresse de Paul Lafargue, Bertrand Russel et son Éloge de l’oisiveté, Hartmut Rosa, Aliénation et accélération. Au fil de ses lectures, Liv avait compris qu’elle ne regardait son existence que par le petit bout de la lorgnette. Éduquée, active, future propriétaire. Une vie réussie considérée à l’aune de critères consensuels. Une autre réalité poignait sous l’impulsion de ces auteurs. RER. Métro. Surinvestissement dans son travail pour prouver la motivation qui sied à une trentenaire à la carrière prometteuse. Endettement sur quinze ans pour être chez soi. Ces écrivains avaient-ils conscience du pouvoir de leurs mots ? L’un ou l’autre, s’était-il imaginé qu’un jour, il sortirait une jeune femme d’un engluement ordinaire ? Peu importaient leurs intentions. Besoin de crier sa révolte à la face d’une époque. Nécessité de s’exprimer pour ne pas mourir. Envie de partager sa passion d’un sujet. Transmettre son analyse de notre condition d’humain. Quelles qu’elles aient été, c’est la façon dont leurs lecteurs percevaient ces intentions qui leur donnait sens.

Dans la tête de Liv, de chimère, en finir avec sa prison s’était transformé en un objectif à atteindre. En septembre prochain, s’était-elle fixée. D’ici là, replonger dans sa vie normale était inenvisageable. Liv s’était donc résolue à recourir à un arrêt maladie. Elle obtiendrait sa prolongation jusqu’à l’échéance de son nouveau départ.

Progressivement, la jeune femme était parvenue à apprivoiser la culpabilité qui la sermonnait au début de son initiation à l’inaction. Les heures dédiées à son travail s’étaient amenuisées. Devenues quotidiennes, ses promenades circonscrites à une heure et à un kilomètre autour de son immeuble, l’avaient conduites dans des directions inexplorées. La moindre de ses trouvailles l’enthousiasmait. Hier, une jeune pousse dans la fissure d’un mur. Une graine, échappée de quelque jardin, venue conquérir le ciment.

Dès lundi, le territoire de Liv s’élargira. Une journée entière à déambuler dans la ville. Son cadeau de dé-confinement. Elle était désormais immensément riche en temps.

Le rosier jaune lui sourit.

Sonia Cadet, 10 mai 2020

Sonia Cadet est née à La Réunion en 1971 et vit à Saint-Paul. Elle a travaillé durant une dizaine d’année dans le secteur privé auprès de publics en difficulté d’insertion. Elle est aujourd’hui cadre dans la fonction publique territoriale. Son livre Un seul être vous manque a reçu le Prix de Beaune 2019 du premier roman.

 

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