Christine Goguet : « Il est des époques où nous faisons l’histoire et d’autres où l’histoire nous fait »

 

Très cher Louis,

Aujourd’hui je me suis levée en pilotage automatique comme chacun de ces dix derniers jours.  Aujourd’hui est encore un jour morne malgré le timide soleil de mars entrevu derrière les fenêtres parisiennes. Les bourgeons et les arbres en fleurs, fantômes mélancoliques au bout de la rue semblent cependant me murmurer : « sors, respire, cours, vis ».  Le son passé de cette vie bat dans mes oreilles et dans mon cœur une chamade retenue. Derrière les barreaux imaginaires, la prison sourd dans la tête. La prison mentale qui confine à l’angoisse.  Une emprise, comme la passion.  Les rues sont vides. Tout s’est interrompu. L’interruption. La séparation. La ville s’est retirée à pas de loup avec ses clameurs sauf celles du rendez-vous de 20 heures où les spectateurs en fuite applaudissent les héros des temps modernes qui soignent au péril de leur vie.  Comme en 1940, sans munitions et sans armes. Sans masques, sans tests ni médicaments.

 Hier je suis sortie pour aller faire les courses. Paris était désert. Seule une file d’attente piétinait devant le petit magasin d’alimentation. C’était poignant de voir les gens avec leurs masques et leurs gants éviter votre présence, éviter votre regard. La peur dans l’estomac, la peur dans les yeux. Prégnante, humaine. En rentrant chez moi, j’aurais aimé, comme Francis Scott Fitzgerald confiné dans le sud de la France lors de de la grippe espagnole, tenir la main de Zelda. Ou boire du scotch pour oublier comme le faisait son ami Hemingway.  Mais je dois faire face seule à cette guerre contre l’invisible pour mon fils, pour mon pays. Penser à nos enfants, à la France. Je dois résister. Vivre c’est résister. Il est des époques où nous faisons l’histoire et d’autres où l’histoire nous fait. J’ai décidé de me battre contre la peur. Contre l’adversité. Contre la bureaucratie. Contre la fatalité de la bêtise. Contre l’utopie, variante de la lâcheté. J’ai décidé d’accompagner les malades, les enfants, les soignants. Envers et contre tous les esprits faux sous couvert d’intelligence scolaire. Ces mainates qui ânonnent leurs certitudes. La journaliste que je suis tente de mettre au jour la vérité. À la lecture de nombreux courriers qui me sont adressés, le réconfort me gagne : le combat n’est pas vain. Je ne suis plus isolée. De nombreux Français ont compris. Il faut continuer à résister. La vraie force est mentale. Seul le devoir compte.

Les autorités nous ont alerté que les mesures de confinement aller durer davantage. Comment ne pas l’avoir imaginé. Ce scénario que j’annonçais la mort dans l’âme début janvier, telle la fin de Troie avec son impact sanitaire, social et économique. Les insouciants béats souriaient à cette prévision mathématique. J’ai toujours vu les choses avant qu’elles n’arrivent. Ce regard de longue vue, celui d’un photographe des êtres et de la vie qui m’anime tel un don, ou parfois un lourd tribut… Je vois, je lis telle Cassandre sur le long terme. Un héritage familial, celui de la ferme sans doute. Les paysans regardent le temps, la nature, le champ du voisin et le voisin. Voir c’est savoir. Le paysan voit juste. Il n’a que le choix du bon sens.  Je ne peux m’empêcher de penser à ma mère disparue, filles de justes, à toute cette génération de politiques qui depuis Charles de Gaulle a mis notre pays en quarantaine par manque de vision. Ils sont toujours en réaction. Et font payer à leur peuple le prix de leurs défaillances. Le manque de grands hommes et de grandes femmes se fait cruellement sentir. Depuis ma fenêtre sur une cour en démolition, je pense au monde et à la France d’après. A ma chère France. A notre chère France. Je regarde l’horizon au-delà des nuages et je vois un trait de lumière.  

Et j’espère, à la grâce de Dieu, en des lendemains meilleurs.

 

Christine Goguet, est journaliste et auteur du livre Les Grands Hommes et Dieu, publié aux Éditions du Rocher.

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