Critique

Rentrée littéraire 2019. Interview. Isabelle Flaten : « Mon univers narratif est constitué de ce qui me hante consciemment ou non »

Isabelle Flaten publie aux Éditions Le Nouvel Attila « Adelphe », un roman couronné par le Prix Erckmann Chatrian. Surnommé le Goncourt lorrain, ce prix récompense une œuvre littéraire en prose écrite par un Lorrain ou concernant la Lorraine. C’est justement le cas d’Adelphe, le personnage éponyme du roman d’Isabelle Flaten, pasteur qui, après la Grande Guerre, voit sa vie et sa foi bouleversées par la cruauté de l’Histoire. Ce n’est d’ailleurs pas la seule chose qui fait trembler ses convictions: son monde intérieur voit ses fondations se fissurer en présence des femmes, de l’amour et de la paternité. Les questions et surtout les doutes qui entourent son monde intérieur vont l’accompagner tout au long de sa vie. Trouvera-t-il une réponse aux nombreuses interrogations qui le taraudent, saura-t-il mettre des mots sur les nombreuses énigmes dont est faite sa vie? Et que dire du combat des femmes pour leur émancipation qui est le thème principal de ce roman?

Pour trouver des réponses à toutes ces questions, nous nous sommes tournés vers Isabelle Flaten, l’autrice de ce magnifique roman.

Vous venez de recevoir le Prix Erckmann Chatrian, connu également sous le nom de « Goncourt lorrain ». Comment avez-vous accueilli cette nouvelle et que représente pour vous cette reconnaissance ?

J’ai d’abord été incrédule puis très émue. Si obtenir un prix littéraire n’est bien sûr pas ma raison d’écrire, lorsque cela arrive, c’est une grande joie, un signe que l’on vous adresse pour dire que l’on a apprécié votre livre, un encouragement à poursuivre, une reconnaissance de votre travail.

Vous êtes née à Strasbourg et habitez actuellement à Nancy, en Lorraine. « Adelphe », publié cette année aux Editions Le Nouvel Attila, est votre huitième roman. Vous avez également publié des nouvelles et des récits courts. Pourriez-vous en dire plus à nos lecteurs sur votre carrière et sur votre univers narratif ?

Je me suis mise à l’écriture il y a un peu plus d’une dizaine d’années maintenant, soit bien tardivement, et depuis je m’y consacre entièrement. Mon univers narratif est constitué de ce qui me hante consciemment ou non. Peut-être écrivons-nous tout autre chose que ce que nous croyons écrire, mais ce qui est certain est qu’à chaque première phrase, une grande aventure commence. Je pars d’un rien, une petite envie d’en découdre avec un quelconque ordre des choses, un vieux souvenir, un bout de ficelle et j’ignore où je vais. Qu’il s’agisse de romans ou de nouvelles, le récit se tisse au fil de l’écriture. A chaque livre ou presque, j’utilise une structure narrative différente. Le changement de forme me permet d’appréhender le propos sous un angle nouveau, induit une écriture particulière me semble-t-il. Peut-être est-ce une illusion mais le défi me plait. Quant à la matière de mes textes, je la puise dans les relations humaines, questionne l’altérité, le rapport au langage et à la conscience.   

« Adelphe » raconte l’histoire du personnage éponyme, pasteur qui, après des études à la Sorbonne et des rêves de jeunesse, se résigne à prendre un poste dans un village situé « loin des bruits de la grande ville ». Qui est Adelphe, pasteur par atavisme, dites-vous, qui se contente d’une « existence parcimonieuse » et dont les convictions et la foi sont bouleversées par la barbarie de la guerre ?

Lorsque débute le roman, Adelphe est un homme à l’aube de la quarantaine dont l’existence va être entièrement bousculée. Nous sommes à l’issue de la première guerre, un désastre qui a ébranlé sa foi, l’amenant à questionner le sens de sa mission. C’est un humaniste, prêchant le rapprochement des hommes par-delà les croyances, animé d’une volonté de conciliation mais très loin d’imaginer l’étendue de son ignorance concernant le monde des femmes. Il est tout à la fois frileux et audacieux. Jusqu’alors il a suivi un chemin tout tracé et en déviera grâce ou à cause de l’amour.

Très rapidement, avant même d’entrer dans l’histoire de vos personnages, le lecteur fait connaissance avec un autre livre, « Nêne » d’Ernest Pérochon, un Goncourt oublié datant de 1920. L’effet miroir est visible et aidera à la compréhension de l’ensemble narratif. De quoi s’agit-il ?

Nêne est le fil rouge de ce texte, une façon de rendre hommage aux romans naturalistes qui ont imprégné ma jeunesse à la manière forte. Ce livre raconte l’histoire de Nêne, une servante, emblème sociologique de la femme sacrifiée, soumise aux lois divines, aux ordres du maitre et à la violence des hommes. Dans Adelphe, ce roman passera de main en main et chacun s’y projettera tour à tour. Chez certains il provoquera un anéantissement, révélant la faille intérieure, à d’autres il servira de révélateur, les poussant à agir.   

C’est d’ailleurs par le biais de ce livre que l’on rentre tout aussi rapidement dans le vif du sujet de ce que va constituer le thème du roman : l’émancipation des femmes dans une période qui commence avec les années ’20 et qui continuera jusqu’après la Seconde guerre. Pourquoi ce thème ?

C’est la lecture de « Nêne » qui a suscité mon envie d’écrire sur le thème de l’émancipation, une façon de mesurer le chemin parcouru par les femmes, de rappeler qu’il n’est pas terminé, mais aussi et surtout de poser la question de l’affranchissement de façon plus globale, qu’on soit homme, femme ou un peu des deux. J’ai pensé au prix à payer, une vie en marge souvent, à l’audace nécessaire à celles ou ceux qui sont réfractaires à la norme et luttent pour échapper aux carcans moraux et sociaux, au courage déployé pour affronter la stigmatisation. 

Gabrielle est la première femme qui va entrer intempestivement dans la vie d’Adelphe et qui ne sortira jamais. C’est d’ailleurs elle qui est à l’origine de la chaine qui se formera autour du personnage de Nêne et de son destin et c’est aussi sur elle que va se construire et se transmettre le côté féminin de votre narration. Comment vit-elle son émancipation, elle qui au début est perçue comme « une rêveuse » ?

Gabrielle est perçue comme une rêveuse par Adelphe mais l’est-elle vraiment ? C’est avant tout une femme affirmée avant l’heure, décidée à ne pas se soumettre à l’ordre masculin et qui va peu à peu faire un pas de côté puis deux jusqu’à conquérir son autonomie.   

Difficile pour Adelphe de comprendre l’évidence des mots presque intraduisibles pour lui, comme l’exprime Lucie dans des phrases qui parle de sa vie « un peu bancale parfois mais sans servitude ». Nous sommes tout de suite après la guerre et le combat des femmes n’est qu’au début. Pourriez-vous nous raconter dans ce contexte la scène des « Petites Curies » ?

Adelphe a souhaité retrouver une ancienne compagne de son père, Lucie.  Infirmière en fin de carrière, elle se félicite au détour de la conversation d’avoir vécu en femme libre et lui raconte un épisode qui a marqué ses années de guerre : l’arrivée des Petites Curies dans la cour de l’hôpital.  Les Petites Curies sont le surnom donné aux véhicules de tourisme équipés d’unités radiologiques qui ont permis à Marie Curie et ses équipes de se rendre sur les différents fronts et de sauver la vie de milliers de blessés. Marie Curie s’était battue pour convaincre le Ministère de la Guerre de la nécessité de lui allouer des subventions. Lucie se souvient du jour où les premières voitures sont arrivées, de la liesse qui a entouré l’événement, plongeant le personnel de l’hôpital dans une soirée débridée et alcoolisée inscrite dans sa mémoire comme un bon souvenir et qui laisse Adelphe perplexe.

Blanche est une autre figure féminine, placée elle-aussi devant le miroir de Néne. Sauf qu’elle transpose d’une manière dramatique le destin du personnage littéraire par une lecture trop personnelle, trop sensible, qui se transformera en « un naufrage annoncé ». Pourriez-vous nous en dire plus sur cette femme qui donna à Adelphe un garçon, Jacques ?

Le personnage de Blanche incarne la problématique du transfuge de classe. Au service du pasteur au début de l’histoire, elle va apprendre à lire et changer de statut social en épousant Adelphe, ce qui l’effraie et suscite de la malveillance. Elle est très vite enceinte et la naissance de son fils réveillera ses démons, un profond sentiment d’imposture. Commence alors une longue descente aux enfers alimentée de sa relecture de Néne qui provoque un effet miroir terrifiant où elle se confond avec l’héroïne du roman, y projetant un très sombre et erroné reflet d’elle-même. 

Dans votre roman, les histoires se croisent et se ressemblent, à travers les générations. Peut-on dire qu’au-delà de tous les codes de la société et des atavismes, l’appel du cœur est plus fort que tout. N’est-ce pas pour vaincre cela que vos personnages ont à lutter le plus dur ?

Ah l’éternel sortilège de l’amour ! En effet, il est aussi et avant tout question d’amour dans Adelphe. J’aime interroger la puissance de ce sentiment qui insuffle des forces insoupçonnées, révèle parfois des êtres à eux même et balaie bien des certitudes. « Parfois l’amour tombe mal, pas au bon moment ou pas sur la bonne personne » et il faut lutter contre le vent…ou pas. 

Disons quelques mots également sur votre style : écrit presqu’en entier dans le style indirect, il confie tout le discours à un narrateur omniscient, s’agissant à la fois des pensées des personnages, « des quatre murs de la mémoire », comme dirait Adelphe, mais aussi de leurs actes. Pourquoi avoir choisi cette perspective narrative ?

Comme je l’ai évoqué précédemment, il y a à l’origine de ce texte une volonté de rendre hommage au roman naturaliste. J’ai donc tenté de respecter une structure « classique » dans le déroulement du récit sans toutefois annoncer les dialogues par des tirets. Si certains sont écrits dans le style indirect, la plupart le sont au style direct mais insérés dans la page, sans transition avec ce qui précède ou suit. C’est une forme d’écriture que je pratique souvent de manière spontanée.   

En quoi diriez-vous que le message et la cause défendue par votre roman peuvent prétendre à une actualité de nos jours ?

Je dirais simplement que l’Histoire étant un éternel recommencement, il m’a semblé bon de rappeler que les acquis sociaux et les libertés individuelles n’étaient jamais définitivement garantis. 

Que souhaiteriez-vous pour votre roman, en cette période de promotion ?

Que les libraires continuent à le soutenir et qu’il rende des lecteurs heureux.

Interview réalisée par Dan Burcea

Isabelle Flaten, « Adelphe », Éditions Le nouvel Attila, 2019, 213 p.