Interview. Fanny Chesnel : « La relève est l’histoire d’une rééducation, d’une libération et c’est aussi une histoire d’amour »

 

Après Une jeune fille aux cheveux blancs (2017) et Le berceau (2019), la romancière et scénariste Fanny Chesnel publie cette année La relève, un roman racontant la bouleversante expérience de César, un adolescent de 15 ans, qui se réveille un beau jour sans pouvoir bouger ses jambes. C’est le début d’une longue période d’hospitalisation et d’un travail éprouvant de rééducation. En donnant la parole à son jeune héros, Fanny Chesnel nous propose un récit sensible et vivant sur le monde si peu connu du handicap chez les adolescents. Comment est né ce roman, pourquoi s’être penchée sur ce monde de « la souffrance harnachée », comment la lumière et le besoin d’aimer réussissent à percer la chape de plomb de cette douleur, ce sont autant de questions auxquelles Fanny Chesnel a accepté de nous répondre.

Comment se décide-t-on de passer des adolescents de 60 ans (Une jeune fille aux cheveux blancs, Le Berceau) à ceux de 15 ans comme le héros du roman que vous venez de publier, La relève ?

J’aime les âges de transition et de réinvention de soi. Après avoir exploré les mues de sexagénaires audacieux, j’ai adoré me glisser dans la peau et le costume flottant d’un adolescent en pleine métamorphose.

Vous parlez à un moment donné d’une « dictature du bonheur » instaurée par les réseaux sociaux dans les rangs de la jeune génération. Est-ce sur cette situation contrastante entre à la fois l’illusion d’un bonheur factice et la dureté de la vie qui éclate même à cet âge que vous avez construit la charpente de votre récit ?

En effet, c’est à cette période où l’on cherche des réponses sur son orientation sexuelle, professionnelle, sur ce que l’on veut devenir, que l’on doit le plus exacerber l’affirmation de soi, à travers une galerie de photos et de preuves superficielles de notre appartenance au monde. Les réseaux sociaux constituent parfois un piège pour les adolescents qui tentent en vain d’y traquer leur reflet. 

L’univers de la maladie et du handicap est un domaine à cacher dans un coin de notre ignorance volontaire. Pourquoi le montrer ? Pourquoi mettre au-devant de la scène cette « bande de petits vieillards qui n’auraient pas encore grandi », comme vous nommez les adolescents/patients ?

J’ai moi-même été hospitalisée à de nombreuses reprises lorsque j’étais adolescente. J’ai vécu des rencontres très intenses entre les murs du service pédiatrique et pu constater la vitalité des jeunes malades, leur profondeur et leur légèreté aussi. Ma démarche d’écrivaine n’a pas vocation à briser un tabou, mais il se trouve que cet univers m’est familier et que j’avais envie d’inscrire dans ce roman l’étrange temporalité d’une journée d’hôpital, tissée de fulgurances et de lenteur, de silence et de bruits. Pour écrire ce livre, j’ai également passé du temps à Necker et dans l’unité de rééducation des Capucins à Angers, où j’ai notamment interrogé l’équipe médicale et vu des patients atteints de troubles somatoformes.

Quel lien entre la condition de vos héros et le titre du roman ? De quoi « la relève » est-elle le nom ?

La relève est cette génération qui arrive, celle que nous soumettons à des injonctions paradoxales en la mettant sous pression pour réussir et en la priant en même temps d’inventer un nouveau paradigme pour nous sortir de l’impasse dans laquelle nous la convions. Sacré défi à relever ! Et la relève est précisément l’histoire d’un garçon qui ne s’en relève pas. Enfin… disons… qui va devoir inventer une nouvelle façon de marcher… 

Tout s’écroule autour de César: son être fragile, mais également, l’équilibre de sa famille. Comment mesurer ces dégâts qui mettent à mal l’équilibre individuel et familial ?

César est le petit dernier d’une famille de premiers, pour qui la réussite, plus qu’une exigence, est une norme. Sa famille a toujours le réflexe de l’excellence, y compris face à la maladie : les meilleurs docteurs, les meilleurs hôpitaux, la guérison la plus prompte… L’errance diagnostique vient gripper les rouages du couple, de la fratrie exemplaire, de tout ce qui semblait conduire César à un bonheur sans nuages. C’est dans cette zone de doutes délétères que chacun doit se réapproprier une place nouvelle et que l’émancipation de César est possible. César, qui lit dans les pensées de sa mère et fusionne avec elle, apprend pas à pas à distendre le lien originel pour y adjoindre d’autres rencontres. 

Grandir, apprendre à s’accepter, à se battre pour la vie, oser même à toucher des sentiments nobles d’amour, sont pour vos héros des sentiments tout aussi puissants. C’est dans ce sens que pourrait se lire votre roman ?

Oui, face à l’horizon anxiogène que nous tendons à ces adolescents (terrorisme, réchauffement climatique, chômage, exigence de performance tous azimuts…), ils se débattent avec des armes universelles (transgression, désir, sensualité, découverte du corps de l’autre…) et personnelles (César a recours à un imaginaire fantasque et salutaire, Lia est une jeune-fille de son époque, militante, indépendante et combattive). Ces grands enfants malades sont à la fois aussi jeunes que leurs corps l’attestent et aussi vieux que leurs maladies l’imposent. Dans ce savant mélange entre maturité et insouciance, quelque chose du passage à l’âge à l’adulte s’écrit avec rage et poésie. 

Vous décrivez l’hôpital pour enfants handicapés comme un lieu peuplé de « somnambules abrutis par des rêves inaccessibles ». De quoi s’agit-il ?

Vous citez là un extrait d’un chapitre qui ne résume pas toute ma description de l’hôpital, mais celle d’un moment bien particulier du livre où César éprouve pour la première fois l’expérience d’une forme de fraternité avec les autres malades. Au terme d’un chapitre empli d’émotions contradictoires, allant de la drôlerie à la colère, César suit ses camarades d’infortune, comme lié à eux par un fil arachnéen, qui lui donne l’impression fugitive de partager leur solitude.

Votre roman évite toute forme d’exagération ou de compassion mal placée. Il contient un message d’espérance et un regard lucide sur la fragilité de l’être humain surtout à l’âge de l’enfance. Aidez-nous, en guise de conclusion, à détecter l’optimisme dans votre roman.

Merci de le souligner. En effet ce livre n’est ni triste ni angoissant. L’optimisme qu’il recèle tient dans le bouillonnement intérieur des personnages et dans cette « fureur de vivre » qu’il me tenait à cœur de saisir. La relève est l’histoire d’une rééducation, d’une libération et c’est aussi une histoire d’amour. L’élan avorté, qui est l’élément déclencheur de l’intrigue, correspond à l’entrave du désir adolescent, décuplé lorsqu’il éclate. Il est aussi le symptôme d’un malaise dans notre société, un regard curieux et bienveillant porté sur cette génération qui est une merveilleuse énigme et qui n’a pas fini de nous bousculer ! 

Interview réalisée par Dan Burcea

Crédits photo, Roberto Franckenberg

Fanny Chesnel, La relève, Éditions Flammarion, mars 2020, 228 pages.

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