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Interview. Catherine École-Boivin: « Nos sociétés ne donnent de l’importance qu’à ceux qui dépensent de l’argent, achètent des choses, pas à ceux qui fabriquent leur propre richesse si modeste soit-elle »

 

« Paroles d’un paysan : Le monde selon Paul Bedel » est un beau-livre-événement, conçu par Catherine École-Boivin et Paul Bedel, avant le décès de ce dernier, en septembre 2018. Ce paysan qui a passé toute sa vie à Auderville, dans la presqu’île de la Hague, cette commune connue pour son littoral et ses murets en pierre sèche, était, selon ceux qui l’ont connu, « un homme hors du commun et hors du temps ». Le réalisateur Rémi Mauger, qui le fait connaître au grand public par le documentaire « Paul dans sa vie », voit en lui « une sorte de grand-père universel détenant un énorme patrimoine d’expériences humaines à transmettre ». Catherine École-Boivin, quant à elle, lui dédie plusieurs livres dont «Testament d’un paysan en voie de disparition» publié en 2012 et qui se rapproche le plus de l’esprit de celui qui vient de paraître. Dans sa Préface, l’écrivain Serge Joncour, qualifie le comme étant « un miracle » renfermant une expérience de vie unique qui nous apprend les joies simples et authentiques que seuls l’amour et le respect de la terre nous donnent. En cela, les carnets de Paul Bedel sont un exemple à transmettre, un testament pour les générations à venir.

Qu’a-t-il de particulier, selon vous, le livre « Paroles d’un paysan » que vous venez de publier ?

L’équipe d’Albin Michel a fabriqué un objet-livre d’après les paroles de Paul Bedel. La mise en scène des paroles et des photographies est dynamique mais aussi cohérente, tout ceci contribue à rendre éternelles les paroles de ce paysan poète. Un homme d’une bonté infinie, visionnaire pour la terre. Sa terre qu’il a aimé de toute sa vie. Quand il écrit « les choses deviennent des objets quand on s’y attache », la phrase correspond à la photographie de ses hottes de pêche accrochées au mur d’une de ses étables. Il les a tressées lui-même avec l’osier de son jardin. Elles ont été ses compagnes lors des grandes et petites marées avec lesquelles : il a sillonné le fond de l’océan. Sa philosophie mêlée à la philosophie de ses paroles, nous entraînent dans ce que nomme notre préfacier UN MIRACLE.

Étant vous-même originaire de la région, aidez-nous à bien situer le pays de Paul Bedel.

La Hague est une presqu’île au Nord-Ouest de la ville de Cherbourg. Une région mal-aimée et peu connue car elle est cernée par des sites nucléaires. Une trilogie d’usines. L’installation de L’EPR de Flamanville, l’usine de retraitement des déchets irradiés sise sur les terres de plusieurs villages de la Hague et l’Arsenal de Cherbourg ont contribué à rendre ce lieu hostile pour certaines personnes. Elles n’osent pas s’engager dans ses sentiers douaniers. D’autres personnes évoqueront, pour ne pas tenter d’y passer des vacances, le temps qui y est similaire à celui du plein-océan. En effet les quatre saisons peuvent apparaître lors d’une seule journée. Le sol de la Hague y est rempli de cailloux et les côtes d’écueils. Les falaises y sont très hautes et les landes encore sauvages. Attaqués par des grands vents, les paysages y sont grandioses et parsemés de murets de pierres semblables à ceux qui donnent la figure tant appréciée aux campagnes d’Irlande. Les monuments mégalithiques ont été ignorés, l’histoire y reste puissante et mystérieuse. La Hague est une destination originale. Paul Bedel a contribué à sa manière à la faire aimer.

Pour ceux qui ne le connaissent pas, qui était Paul Bedel, parti pour toujours il y a à peine un an ?

Paul Bedel par ses paroles et son image a touché un grand nombre de personnes, des milliers. L’homme n’a jamais cultivé sa terre autrement que comme ses ancêtres, il n’y a rien ajouté de chimique, n’a rien acheté pour en améliorer le rendement, il a eu confiance en elle. Les personnes ont pu le connaître mieux, notamment dans un film documentaire extraordinaire dont il est le personnage central Paul dans sa vie. Mais aussi en lisant les 3 livres que nous avons écrits ensemble : Paul dans les pas du père, 2007, Testament d’un paysan, 2009 et Nos vaches sont jolies parce qu’elles mangent des fleurs 2017.

Comment avez-vous choisi les notes et les photos présentes dans ce livre ?

Je l’ai photographié durant dix ans, et certaines photographies ont été prises par mon mari, qui a été adopté lui aussi par La Hague, lorsqu’il m’a rencontrée. Les phrases et les pensées de Paul sont issues de nos entretiens, de nos trois précédents livres biographiques.

Comment avez-vous réussi à réunir autant de photos ?

Comme pour les belles phrases de Paul, il faut du temps pour les accumuler, suivre Paul et surtout le regarder et le voir. Celles de nuit ont été prises par mon mari plusieurs années de suite le jour de Noël, nous allions à minuit attendre cette lumière du phare de Goury si particulière.

Le livre s’ouvre avec une mention particulière de la part de l’auteur : « mes témoignages, c’est mon héritage ». Quelle place occupe ce côté testamentaire dans la construction de ce livre dont la vocation (auto)biographique n’est plus à démontrer ?

Paul a toujours craint que son amour pour La Hague et sa terre ne suffirait pas pour la sauver. La sauver des destructions qui peuvent nous paraître infimes, comme celles des murets de pierres posées les unes sur les autres mais qui offrent un visage à une terre. Elles étaient pour lui son patrimoine. Nous offrir cet héritage de pensées était pour lui une manière de nous prévenir de ce qui risque d’arriver si nous maltraitons et continuons de brusquer la terre, son sol et ses paysages. Le patrimoine ce sont des falaises, l’océan maintenu en état de liberté (sans éoliennes en mer), une terre sans pesticides comme il nous l’a laissée et dont nous héritons et qui est sa seule richesse, la seule richesse à la vérité : Dans mes veines de vieux bonhomme coule une terre sans pesticide et sans engrais.

Au fil des pages, le lecteur est saisi par la force de ces paroles concises, d’une profondeur saisissante et d’une remarquable sensibilité. Le premier sujet sur lequel je souhaiterais vous interroger est celui que Paul Bedel écrit de lui-même : « Je ne pèse pas lourd sur la terre, personne ne sait que j’existe »

Personne ne s’intéresse à nos vies de minuscules, la sienne et celle d’une majorité des gens dont on ne parle pas dans les médias, dont le gouvernement en France se désintéresse plus encore dans la campagne. Les ruraux qui ne dépensent pas pour cultiver la terre, qui n’empruntent pas pour acheter des tracteurs hors de prix et du matériel, mais aussi des produits chimiques n’intéressent pas la société. Nos sociétés ne donnent de l’importance qu’à ceux qui dépensent de l’argent, achètent des choses, pas à ceux qui fabriquent leur propre richesse si modeste soit-elle. Paul, très autonome, n’aurait pas pu prononcer la phrase « je dépense de l’argent donc je suis », il aurait pu écrire « moins je dépense et plus je fabrique seul et plus je suis ».

Le deuxième concerne son environnement proche, les terres, les murets de pierre, les haies. Pourriez-vous à nous aider à comprendre cette phrase : « Dans les haies vit une ville entière organisée mieux que celle des hommes » ? 

Les bêtes qui vivent dans les haies organisent leur vie d’une manière remarquable, les vers de terre et les insectes donnent à manger aux oiseaux, aèrent la terre. Les fossés des haies et les racines des arbustes retiennent l’eau en évitant les inondations et les « lavages » de terrain. C’est-à-dire le délayage des matières organiques du sol qui se produisent lorsque la terre n’est plus retenue par des haies naturelles, en cas de pluies intenses. La haie est orchestrée d’une manière remarquable, naturellement, les bêtes et les plantes vivent en harmonie et s’y protègent, ce qui est loin d’être le cas dans les villes humaines ou plus rien de naturel ne persiste. Elles sont la colonne vertébrale d’un pays.

Et, enfin, cette auto-définition qui en dit long sur celui qui se définissait comme « un paysan du mot pays ».  Quel sens prend ici ce syntagme, loin de toute prétention vaine et de tout barbarisme, comme celui, par exemple, d’exploitant agricole, ce métier asséché par l’obsession du rendement au mépris de la terre ?

Le paysan donne et surtout donnait le visage d’un pays. Ils étaient les gardiens des vignes, des ruisseaux, des rivières, des champs, des haies et des chemins, en les organisant en fonction de leurs activités et plantations. « Paysan du mot pays » avait du sens pour lui, gardien d’un paysage ancestral. Car il a géré avec ses sœurs sa ferme à la manière de ses ancêtres, en maintenant les gestes et les lieux dans l’état où on les lui avait confiés.

S’il fallait retenir un seul souvenir que vous avez gardé de votre ami, parti pour toujours, laquelle nous partageriez-vous de lui ?

Sa bonté infinie, pour les humains et pour la terre.

Paul Bedel était un homme qui aimait la lumière, mais le noir ne lui faisait pas peur. Comment est-il parti, lui qui ne cessait de nous avertir que « Tuer la terre, c’est, selon moi, tuer l’humain » ?

Il était clairvoyant, plus les politiques parleront d’écologie, inventeront des taxes et des primes pour soi-disant la protéger et plus la terre sera détruite. Certains tuent la terre en la polluant, en ne respectant pas son cycle naturel, en ignorant ce que depuis toujours les paysans savent d’elle, il faut ensuite des années pour que cette terre morte revienne à la vie et notre vie humaine est liée immanquablement à la nature. La terre est plus puissante que nous, nous voulons la contrôler, mais nous ne pourrons pas. Il dit de la terre : Je l’ai aimée, soignée comme si elle avait été mon enfant. Même si je suis resté son enfant pour toujours. Il exprime là notre méconnaissance de la nature et que pour la préserver nous devons être humbles envers elle, ce qui n’est pas vraiment le cas des experts ou politiques, qui promulguent des lois absurdes et destructrices. J’aime particulièrement sa phrase : Tu mets un savant dans un champ à remuer la pelle, ou à traire avec ses mains et là, à l’observer, tu comprends beaucoup de choses.

Quel est le mot le plus approprié pour recommander votre livre au grand public ?

Le mot MIRACLE de notre préfacier Serge Joncour : le livre que vous tenez entre les mains est un miracle et le mot AMOUR de la dernière phrase du livre : Pour te parler d’amour il faudrait pour cela que la terre parle pour que je puisse t’en dire un mot.  Si vous aimez la terre et croyez en elle, allez fouiller dans les mots de Paul Bedel, pour y prendre un peu de souffle, le livre de Paroles d’un paysan est son dernier cadeau, une alliance.

Interview réalisée par Dan Burcea

Paul Bedel, Catherine École-Boivin, « Paroles d’un paysan – Le monde selon Paul Bedel », 2019, 144 p.