Sophie Carquain

 

Nos fantômes bien aimés

Plutôt Balzac, plutôt Stendhal ? Je ne sais pas. Mais j’ai une certitude : le romancier ne choisit pas ses personnages, ce sont eux qui viennent s’imposer à lui, frapper à sa porte, avec insistance et entêtement. C’est ce qu’on nomme la nécessité interne de l’écriture.

C’est ainsi qu’un jour de janvier 2015 Molly Norris (1) cartoonist à Seattle, est arrivée dans ma vie. « C’était comme une apparition »…

Le jour des attentats de Charlie Hebdo, devant mon écran, j’apprends comme nous tous la terrible nouvelle. Les noms des morts commencent à tomber. Et puis, soudain, une image, un portrait. Celle d’une femme au sourire timide et aux yeux bleus. Une capture d’écran de CNN rappelle l’existence de la caricaturiste : « Molly N. still in hiding ». « Cinq ans après qu’est-elle devenue ? ». Je découvre alors, sidérée, pétrifiée, une autre affaire des caricatures. Molly, victime d’une fatwa, s’est retrouvée du jour au lendemain sur la hit List d’Al Qaeda. Elle a dû changer de pays, de nom, d’identité.

Qu’avait-t-elle représenté, ce 7 janvier pour moi ? Je ne l’ai compris qu’en écrivant. J’ai compris que Molly, cette mort vivante, avait été à sa manière l’écho d’un fantôme qui hante ma famille- celui d’une tante, disparue trop tôt, dont personne n’a fait le deuil.

Et puis, en explorant plus loin, la vie de Molly, seule contre tous, je comprends aussi que je réponds, à travers ce roman, à une injonction paternelle secrète…

Les personnages nous élisent. Ils nous tirent par la manche, nous hantent, nous tarabustent, jusqu’au moment où nous prenons la plume pour les servir. Nous ne savons pas toujours pourquoi il nous faut écrire sur eux, nous l’apprenons en écrivant. Et nous n’aurons jamais la paix avant d’avoir percé et révélé ce double secret, le leur, et le nôtre.

Le destin de Molly Norris, condamnée à mourir à son ancien soi, m’a foudroyée. Jusqu’à m’obséder, me hanter, comme un fantôme. C’est ainsi que débute chaque roman : il nous faut observer, habiller, nourrir, déshabiller, ce personnage, le suivre pas à pas et parfois courir après lui jusqu’à perdre haleine. Il nous faut l’aimer à la folie.

Car il s’agit bien d’amour. La rencontre avec chaque personnage est coup de foudre, d’ailleurs, faites l’expérience. Nous nous souvenons à jamais de nos coups de foudre.

Je me souviendrai toujours du jour où j’ai rencontré Luisa, l’héroïne de mon premier roman, « Manger dans ta main » (2) Ce jour là, je suis en Algarve, sous un soleil de plomb, et j’écoute Maria, me parler de l’enfer qu’elle a vécu, en adoptant une petite cochette, qu’elle a nourrie, aimée, jusqu’à la mort. J’écoute Maria me parler de son histoire, sous les éclats de rire ironiques et cassants de mon amie Lolita.

Ce jour-là, Luisa se dessine derrière Maria ; ce jour-là, Sandra se dessine derrière Lolita.  Toutes les deux se détachent de leur modèle réel, comme deux ombres commencent à vivre leur propre vie. Ce jour-là, Luisa et sa fille Sandra, psychologue ironique et psychorigide viennent frapper à ma porte. Je n’ai plus qu’à les suivre. L’histoire s’est construite, un drame familial : Luisa perd une fille dont le corps n’est pas retrouvé. Elle reporte son affection sans borne sur cet animal voué à la mort. Encore une fois, une jeune femme disparue, encore une fois, une mort-vivante, un fantôme…

L’autofiction m’ennuie, je n’ai aucune envie de parler de moi. Pourtant, je le sais bien, je ne fais que ça. Nous, romanciers, ne faisons probablement que cela. Même si nous créons des personnages, nous nous infiltrons dans leurs corps, nous irriguons leur système sanguin du nôtre, nous pratiquons une transplantation cardiaque et émotionnelle, une greffe d’enfance. Nous les contaminons de nos pleurs refoulés, de nos rires en cascade.  

Ces personnages oui, sont nos alter egos, et nous découvrons au fil de l’écriture ce fil ténu qui se tisse entre lui et nous. Parfois, il s’agit d’un secret de famille que nous aurions voulu oublier…Et qui refait surface. Le romancier st un comédien introverti qui se saisit d’un personnage, non pas sur une scène de théâtre, mais dans l’ombre. J’ai rêvé en Molly N comme si je l’interprétais, j’ai halluciné Luisa comme si je m’étais métamorphosée en quadragénaire portugaise ; j’ai vécu en Duras ou en Beauvoir (pour Trois filles et leurs mères (3). J’ai à chaque fois suivi le conseil de Marguerite Yourcenar : « Faire le silence en soi, pour entendre ce qu’ils pourraient nous dire ».

Nous sommes sous leur dictée, sous leur gouverne. Je crois fondamentalement qu’un romancier est victime d’un « défaut d’être ». Il y a une petite faille, en lui, une entaille, une blessure, qui l’ouvre aux personnages, et lui permet de se laisser accaparer tout entier. Cela fait souffrir, mais cela rend souvent, l’écriture nécessaire. J’avais écrit, dans le prologue de « Trois filles et leurs mères » : « Les biographes sont des mediums. Ils entendent parler les défunts. Comme des fantômes, que l’on écoute, à côté au-dessus de soi ». Les fantômes, encore eux…

Oui, le romancier est ontologiquement fragile, victime d’un défaut d’être. Cette case en moins, c’est la case vide, celle du jeu du Taquin, qui lui permet de suivre un chemin de traverse, vivre une vie en parallèle, halluciner une autre réalité. Cette case en moins, je le sais maintenant, celle celle du personnage à venir.

  • Le roman de Molly N, d’après une histoire vraie (Charleston)
  • (A paraître en septembre 2020 aux éd. J’ai lu)
  • « Trois filles et leurs mères, Duras, Beauvoir, Colette » (Charleston, 2014)

Sophie Carquain, 30 mai 2020

Sophie Carquain est une écrivain, scénariste et journaliste, qui a publié une vingtaine de livres dont deux romans, « Manger dans ta main » (Albin Michel) et, en janvier dernier, «Le roman de Molly N., d’après une histoire vraie » (Charleston ed), qui rencontre un franc succès critique et dans les librairies. Elle a également écrit le scénario d’un roman graphique sur Simone de Beauvoir (Marabulles) et publie également en littérature jeunesse, dernièrement « J’aimerais te parler d’elles », (Albin Michel jeunesse), un livre sur les femmes de l’Histoire.

Elle est également journaliste spécialisée en psycho et société, et chroniqueuse d’ouvrages de littérature jeunesse.

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