Isabelle Marsay : Écrire en temps de confinement

 

La moitié des êtres humains confinés. Des portes clouées en Inde, en Asie, le monde pris en otage par un simple virus. Comme si le mur de Berlin ou le Rideau de Fer n’étaient pas tombés. Dystopie ou réalité ? « 1984 », « Le Meilleur des mondes », « l’Obsolescence de l’homme », « Requiem for a Dream », « L’Impossibilité d’une île » … Des titres de lendemains qui déchantent avec, en fond d’écran, le visage d’un monde sans contact, aseptisé, déshumanisé, ou plutôt son fantôme, qui apparaît sous les traits grimaçants d’une créature de Frankenstein.

Comment écrire des fictions, s’évader, quand le monde paraît si irréel, si menaçant, si insensé ? Comment créer librement quand on se sent soi-même piégé, prisonnier d’un scénario dont on ignore les rebonds ? 

Écrire, c’est vouloir ordonner le chaos, avancer sur la crête des mots, au fil des lignes, avec l’impression de dompter le réel, de maîtriser le destin de ses héros, dans une sorte de jeu de pistes et de faux-semblants que nous créons avec passion, jubilation, tel un deus ex machina ivre de liberté qui retombe toujours sur ses pieds.

L’humanité retombera-t-elle sur ses pieds ? Depuis le temps qu’on marche sur la tête, à contresens, en déracinant nos âmes, nos arbres… Comment écrire sans savoir si nos héros vont pouvoir respirer à nouveau, sortir du tunnel pour se rencontrer et pour pouvoir s’aimer ?

« La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement belle. Malgré le masque et les règles de distanciation sociale, il décida de … »

Écrire, en cette période instable, déconcertante, oblige chaque auteur à brider son imaginaire, à changer ses repères, en se heurtant aux murs de l’inimaginable et aux fichues contraintes qui plombent le réel. A faire le tri parmi les infos anxiogènes, dans un monde en pleine mutation qui échappe à toute maîtrise, à toute analyse, et qui peut à tout instant basculer. Vers le meilleur ou vers le pire ? 

Écrire en plein confinement, c’est penser sans cesse à cette question, à cette obsession, en se demandant si les mots peuvent vraiment panser le monde, le modifier.

Écrire en plein confinement, c’est tenter d’ausculter l’horizon, tracer son propre sillon, en avançant à tâtons, dans la pénombre. C’est se tenir sur le fil du rasoir, en funambule qui oscille entre angoisse, espérance ou désespoir. C’est faire l’effort de se projeter dans un avenir incertain, inconnu, pour trouver du nouveau. C’est planter des arbres de papier, en espérant, malgré tout, qu’ils prendront racine …

Isabelle Marsay, 5 mai 2020

Isabelle Marsay est l’auteur d’une douzaine d’ouvrages qui interrogent notre passé ou l’actualité. 
Son dernier roman, “RAS, mon amour…” évoque le confinement amoureux d’un couple désireux d’adopter un mode de vie décroissant, dans un monde qui peut à tout instant basculer…
Disponible en version numérique pour la période du confinement, “RSA, mon amour…” paraîtra en septembre aux éditions des Soleils Bleus.

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