Interview. Nicolas Gaudemet : « Je crois que nous sommes tous sinon fascinés, du moins happés par les médias et les réseaux sociaux »

 

Nicolas Gaudemet a publié en 2018 La fin des idoles, un roman très bien accueilli par la critique et lauréat en 2019 du Prix Jules-Renard du Premier Roman. L’idée de mettre en narration un sujet d’actualité comme celui de la téléréalité et de l’exploitation des ressources psychologiques, comme celui de la soif de célébrité, méritait bien d’être saluée. Vous trouverez plus de détails dans cet riche échange avec Nicolas Gaudemet qui nous fait la joie de nous parler de son roman.

 

Aborder la problématique de la fin des idoles, c’est revenir en quelque sorte à la dichotomie développée par Nietzche entre l’affirmation de la volonté comme nécessité et son exacerbation dionysiaque. Vous en faites, d’ailleurs, allusion à son œuvre dans votre roman. En quoi le développement actuel de notre société illustrerait-il, selon vous, cette idée philosophique censée expliciter le rapport de l’être humain à ce « désir-volonté » ?

Plutôt que la notion de « volonté de puissance » de Nietzche, c’est surtout la dichotomie qu’il décrit dans La Naissance de la tragédie, entre l’ordre apollinien et l’exubérance dionysiaque, dont je me suis inspiré pour La Fin des idoles. L’exacerbation de nos désirs qui est le principe de notre société publicitaire participe selon moi de cette exubérance dionysiaque. C’est ce que combat l’héroïne Lyne, figure apollinienne, rationnelle, qui refuse le désordre et la souffrance infligée par les désirs sans cesse manipulés et renouvelés.

Avec les réseaux sociaux, peut-on affirmer aujourd’hui que nous assistons, plus qu’auparavant, à une utilisation de cette pulsion qui mènerait à l’abandon de nos certitudes, à une sorte de brouillage du jugement des valeurs ?

Les réseaux sociaux ont deux effets. Ils exacerbent notre désir de reconnaissance, nous amenant à courir après les « likes ». Et ils donnent une prime aux contenus choquants : c’est-à-dire souvent haineux et totalement faux. D’où l’essor inexorable des contenus haineux et des fake news. Ces derniers participent en effet d’un brouillage des valeurs et de la lisibilité du monde.

De nombreux concepts semblent confirmer cette tendance à pousser l’homme contemporain dans ses retranchements comportementaux. L’un d’entre eux me semble pertinent quant à la problématique de votre livre, celui de la happycratie, développé par la sociologue Eva Illouz dans son livre « Happycratie – Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies ». Le bonheur affirme-t-elle ne se construit plus sur des vertus mais sur des techniques d’apprentissage et sur la psychologie positive. Quel commentaire pourriez-vous nous apporter à ce sujet, je pense au programme de neurostimulation cérébrale Electropolis présent dans votre roman ?

Avec le déclin des religions, nous avons perdu une forme de sagesse antique, notamment s’agissant de la question du désir et du bonheur. La plupart des religions nous mettent en garde contre le désir (« ne nous soumets pas à la tentation », méditation et prière…). Plutôt qu’un retour vers la religion, j’ai exploré dans La Fin des idoles comment la science, en l’occurrence les neurosciences, pouvait nous permettre de retrouver des effets similaires de façon beaucoup plus efficace. Évidemment, cela soulève de nombreuses questions et promet de nombreux excès, qui sont justement explorés dans le roman ou dans Happycratie.

Par son caractère affirmatif et par ses références, le titre de votre ouvrage invite à une lecture toute particulière, votre livre étant né à la fois « d’une révolte et d’une fascination ». Pouvez-vous nous en dire plus sur ces deux éléments face à la société contemporaine et son rapport aux moyens qui tentent de gouverner nos désirs ?

Je crois que nous sommes tous sinon fascinés, du moins happés par les médias et les réseaux sociaux qui accaparent chaque jour davantage notre « temps de cerveau disponible » pour le vendre aux marques, selon la formule de l’ancien directeur général de TF1. Et nous sommes en même temps effarés, sinon révoltés, de ces heures que nous y passons et des contenus qu’ils véhiculent.

Pourquoi avoir choisi les moyens d’un récit romanesque, surtout qu’il s’agit de votre premier roman ? Vous a-t-il semblé plus accessible, plus libre, plus riche que d’autres formes des discours ?

J’avais envie de raconter une histoire. De divertir autant que de faire réfléchir, car cela permet de toucher un public plus large, et de développer des idées plus riches, voire ambivalentes — car portées par des personnages opposés. À la fin, c’est au lecteur de se forger son opinion.

Comment avez-vous écrit ce roman ? Et d’ailleurs, comment écrivez-vous, avec des notes, d’un seul trait, en reprenant le texte ?

Je passe du temps à construire et à polir, à l’aide de nombreuses notes et d’une documentation approfondie.

Le jeu auquel la chaîne de télévision V19 nous convie à assister a pour but d’aider les téléspectateurs à répondre à la question du bonheur et à les aider à guérir à se débarrasser de l’obsession de la célébrité. D’ailleurs, ce jeu, conçu et animé par Lyne Paradis, ancien top-model convertie en psychologue s’appelle Obsession célébrité. De quoi s’agit-il ?

C’est en effet un jeu qui vise à guérir les participants de leur désir de reconnaissance exacerbé par les écrans et les marques. Comment ? Il faut lire le livre 😉

Au milieu de tout cela, la figure de Paloma, une starlette projetée par ce jeu dans une célébrité qui est d’ailleurs son obsession déclarée. On parle même d’une Paloma Therapy. De qui est-elle le symbole ?

Paloma est le symbole de de tous ces jeunes et moins jeunes qui passent leurs temps à publier des selfies et à compter leurs likes sur Instagram ou vues sur TikTok.

La controverse entre Lyne et le psychanalyste Gerhard Lebenstrie est de loin l’axe principal de la dispute que contient votre roman. Celui-ci accuse, entre autres, la fondation d’Alexandre Valère de vouloir « diriger et quantifier la pensée ». Il ne s’agit pas là d’une simple controverse, mais d’un vrai débat sur deux conceptions scientifiques sur lequel vous construisez, me semble-t-il, votre substance narrative. De quoi s’agit-il ?

Je me suis inspiré du débat réel entre la psychologie scientifique, d’une part, et la psychanalyse, d’autre part (illustré par Le Livre noir de la psychanalyse, puis par L’Anti Livre noire de la psychanalyse). Les scientifiques reprochent à la psychanalyse son manque de preuves statistiques et ses théories auto-explicatives (par exemple, si quelqu’un rejette la psychanalyse, c’est une résistance qui s’explique par… la psychanalyse). Les psychanalystes reprochent aux psychologues scientifiques de nier la singularité des sujets.

Derrière tout ce jeu, se déroule une vraie guerre d’images, une guerre médiatique dont parle Alexandre Valère, le patron de la chaîne V19. S’agit-il d’un autre axe qui construit votre récit, cette concurrence qui mène elle-même inéluctablement vers un désir, voire une bataille pour la célébrité, cette tentation qui échappe à tout contrôle ?

Plus largement qu’un désir de célébrité, c’est le désir de reconnaissance, du regard de l’autre, le désir de se « faire un nom », et plus largement le désir tout court qui nourrit l’ensemble des arcs narratifs et des réflexions du roman.

Dans cette guerre médiatique, la problématique de la télévision n’échappe pas à votre analyse. Pouvez-vous nous en dire plus sur des programmes curieux comme Mental, des objectifs d’audience où tout est bon pour atteindre des objectifs de célébrité ?

Dans le roman, Mental est un programme thérapeutique qui propose de guérir ses participants de leurs troubles du comportement, troubles notamment liés à l’omniprésence des écrans et aux dérèglements du désir qu’ils entraînent (addictions, incapacité à se concentrer, etc.). L’héroïne Lyne avec son alter-ego Paloma se servent de ce programme pour promouvoir une société nouvelle, libérée du joug de la société médiatique. Un peu comme au judo, ou dans la parabole de David contre Goliath : elles tentent d’utiliser la force de l’adversaire (la société médiatique) pour le faire s’effondrer.

Quel conseil de lecture donneriez-vous à vos futurs lecteurs pour une meilleure lecture de votre livre ?

Ils peuvent écouter son adaptation en série audio : c’est une version simplifiée pour le média sonore, avec des personnages remaniés et une fin différente, qui touche un nouveau public.

Interview réalisée par Dan Burcea

Nicolas Gaudemet, La fin des idoles, 2018, 368 pages.

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