Lauren Malka : Bavardage solitaire d’une girouette confinée

 

Cher Dan,

Pardon d’avoir tardé à vous répondre. Pour tout vous dire, votre question me passionne et me donne le vertige à la fois. « Pandémie, entre craintes et espoirs. Que peut la littérature ? ». Je suis admirative de voir la facilité avec laquelle les auteurs vous répondent.

Un rêve ou la réalité ?

Pour ma part, je crois bien qu’au fil des semaines confinées, je perds un peu pied. Je ne sais plus bien ce qui relève de la littérature ou de la réalité… Le silence, c’est faux ou c’est vrai ? Ce silence du choc, de la sidération, cette impression de cauchemar où tout se transforme, se recrée, est-ce l’amorce d’une science-fiction ou le trop plein de réel ? Et le bruit ? Ce bruit qui abrutit nos cerveaux. Le bruit d’Internet, de la radio. Et par dessus tout, cette voix qui jacasse dans ma tête, me demande d’interpréter, de comprendre, d’avouer, de paniquer, de me calmer puis qui m’invite, au milieu de tout cela, à créer, à lire, à travailler, à me concentrer… Ce coq de girouette qui ne cesse de coqueriquer, c’est l’alarme du réel ou les premières notes d’un instrument qu’il faudrait accorder ?

Le chant d’une girouette mal graissée

Pour ces raisons, et parce que je craignais franchement de participer à la surabondance de blabla que je déplore déjà, j’ai tardé et hésité à vous répondre. Comme j’aime votre blog et que j’y trouve toujours un réconfort – sorte de lieu de confinement littéraire dans lequel on se sent bien – j’ai finalement décidé de participer à votre appel, non pas avec ma propre voix, mais avec celle qui parle en moi depuis le début du confinement. Je vais profiter de cette occasion pour la laisser jacqueter. Je dois vous prévenir, c’est une girouette mal graissée qui couine jour et nuit et qui n’arrête pas de changer d’avis.

Au commencement, était le blabla

Voilà l’histoire de ma girouette mentale depuis le début du confinement. Au commencement pour elle, il y a eu le verbe, le sur-blabla. « C’est inédit, hors-norme, il y aura un avant et un après, plus rien ne sera comme avant… ». Du bruit, du bruit, tellement de bruit ! Et puis d’un coup, le choc. Comme si le vent avait tourné à la faveur d’une parole prononcée. Qu’est-ce que vous avez dit ? On peut mourir étouffé ? Seul, abandonné ? On ne doit surtout pas être accompagné, ni même enterré, pour que nos proches ne soient pas contaminés ? C’est de la littérature, ça aussi ?  Un roman futuriste ? Non, c’est le réel. Trop de réel. Silence. À ce moment-là, même ma girouette ne couinait plus. Et l’idée d’entendre le moindre bruit la dépassait. Celui des écrivains et écrivaines par exemple, qui se vantaient de la beauté de leur confinement. Celui des artistes, auteurs, scénaristes que les producteurs ont immédiatement tirés par la manche pour leur demander de créer des œuvres sur le champ, tout de suite, maintenant, sans même laisser le temps à la sidération. Ceux qui nous disaient que c’était l’occasion idéale de méditer, de respirer, tout en proposant le top 10 000 des meilleures séries télé. Ceux qui nous encourageaient à relire Camus, Dumas, Balzac alors que le réel était là, qu’il nous submergeait. Il fallait immédiatement, sans délai, dire « merci » à la vie en niant ceux qui suffoquaient, se rendre « présents » à nous mêmes alors que nos défunts n’étaient pas accompagnés. Comment ces deux mouvements pouvaient-ils co-exister ? Dans une société sans spiritualité, sans prière, comment trouver quelques heures pour sentir la gravité des choses et se taire ?

Se percher dans un coin de bibliothèque

Après le choc, d’une seconde à l’autre et de façon imprévisible, ma girouette a changé d’avis. Envahie par le réel, elle a tourné les talons, dans l’espace réduit de sa chambre parisienne et a cherché de l’aide auprès de Camus, de Dumas… de tout ce qui pouvait la sortir de là. J’avais ces livres dans ma bibliothèque. Je suis montée sur un tabouret pour les attraper et j’ai décidé de rester là, perchée dans un recoin oublié de mon appartement pour observer le réel d’une autre façon. C’est aussi cela, la littérature. Lire la situation d’une autre façon. J’ai rassemblé tous les romans qui pouvaient concerner, plus ou moins directement, l’épidémie. « La Peste » de Camus, « L’amour aux temps du choléra » de Gabriel Garcia Marquez, « Nemesis » de Philip Roth, « La Peste écarlate » de Jack London,  ou encore « Des chauves-souris, des singes et des hommes », un livre récent de Paule Constant que j’ai retrouvé par hasard.

Liberté infinie des confinés

Toujours excessive, ma girouette a littéralement adopté l’opinion même qui l’avait heurtée au départ. Non mais quelle girouette celle-là ! D’un coup, elle a constaté toutes les grâces de ce confinement, a estimé qu’Albert Camus avait raison lorsqu’il écrivait qu’au milieu de l’hiver, pouvait surgir « un invincible été ». Voilà de quoi justifier son nouveau comportement. Dans le confinement égoïste de ma petite chambre, lorsque je parvenais enfin à assourdir un peu l’angoisse ambiante, je sentais que j’expérimentais une liberté incroyable. La possibilité de m’extraire entièrement des deux choses qui me plombaient le plus au quotidien : le manque de temps et les injonctions (injonctions sociales, commerciales, se déplacer, zapper, sur-consommer, gagner sa vie, suivre un chemin tracé…).

En lisant « L’Amour au temps du choléra » de Gabriel Garcia Marquez, j’ai eu l’impression que le virus était chez lui métaphorique de l’amour, comme on le dit souvent, mais aussi de ces injonctions sociales dont Fermina Dàza, personnage féminin, parvient à s’extraire d’une façon admirable jusqu’au dernier jour de sa vie. A la fin du livre (attention, je « spoil »), les amants hissent le drapeau du cholera pour vivre leur amour à l’abri du reste du monde. C’est bien de cela qu’il s’agit, alors. De cette possibilité, que nous sommes nombreux à pressentir ces jours-ci, d’une vie qui pourrait être infiniment plus vaste, plus riche, si nous nous acceptions plus souvent de nous replier en nous-mêmes, plutôt que nous soumettre au « confinement » factice et étriqué auquel le monde actuel nous a habitués.

Traquer les rêves au fond des grottes

Enfin – et je terminerai là car la girouette est bavarde et peut continuer encore des heures si on ne lui coupe pas le sifflet – c’est en lisant « La Peste écarlate » de Jack London que j’ai commencé à accepter de laisser la littérature entrer dans le réel, le réel entrer dans la littérature, la peur et l’espoir se croiser (et ma girouette tourner). Dans ce court roman de Jack London, le vieux monsieur, l’un des derniers survivants de l’épidémie, a la bonne idée, au moment où les choses commencent à mal tourner, de cacher ses livres dans une grotte pour être sûr de les retrouver. C’est peut-être cela, après tout, notre job à nous. Pendant que les médecins soignent les corps, notre mission serait de sauver la langue, la création, l’imagination. D’accoucher les esprits, de faire naître les rêves. Revenons à Camus : « l’héroïsme est peu de chose, le bonheur en est une autre ». En nous demandant de nous confiner, de ne surtout pas bouger, les médecins qui traquent ce virus dans ce qu’il a de plus atomique et concret nous invitent peut-être à traiter l’autre virus, celui qui grignote les âmes, le bonheur et l’imagination.

Notre mission serait donc de rêver tout simplement ? Il y a quelques jours, une amie m’a demandé, dans la boucle d’un mail qu’elle envoyait à tous ses proches, à quoi je rêvais. Je lui ai répondu que, dans mes rêves les plus fous, « le monde d’après » ressemblerait à celui-ci, virus en moins. Je voudrais qu’il n’y ait plus d’affaire d’argent, plus d’obligations, que le temps ne soit plus interrompu, que la gratuité solidaire continue, qu’il n’y ait plus d’avenir tracé, de règles auxquelles se conformer. Je voudrais que le virus soit remplacé par une immense liberté. Ce nouveau rapport au travail, au silence, au soin de l’autre, à la préoccupation pour nos corps, nos proches, nos âmes et notre planète… Je voudrais que ces désirs soient aussi puissants que le virus qui les a fait naître. Voilà ce que la girouette conclut de tout cela pour aujourd’hui, avant bien sûr de changer d’avis !

Journaliste, autrice indépendante et podcasteuse, Lauren Malka est chroniqueuse littéraire pour le magazine « Causette », créatrice du podcast « Assez parlé » pour l’école d’écriture Les Mots, autrice d’un documentaire à paraître sur l’histoire de France à travers les pratiques culinaires (pour France 5).
Elle a signé deux livres : « Les journalistes se slashent pour mourir. La presse face au défi numérique » (Robert Laffont, 2016) et « Le Goût de la philosophie » (Mercure de France, 2019). Et a tout récemment co-signé le livre « Ceci est mon corps » (recueil de nouvelles pour adolescent.e.s co-édité par Rageot et Causette).
Les années passées, elle a coordonné l’émission « Au Fil des mots », présentée sur TF1 et LCI par Christophe Ono- dit-Biot, les scènes du Salon Livre Paris, collaboré aux rubriques culturelles de différents médias à l’écrit – Magazine littéraire, Figaro Magazine, Transfuge, Lire, le Figaroscope – sur le web – MyBOOX, Evene, Metronews – et à la radio – Ground Control Radio, Sud Radio.

Crédit photo Nadia Boukouti

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