Christian de Moliner : Pourquoi Anne Frank écrivait-elle ?

 

Pourquoi un écrivain manie-t-il des lettres, aligne-t-il des mots, cherche-t-il la tournure la mieux adaptée pour exprimer ses sentiments ? Il y a autant de réponses que de prosateurs ou de poètes. Quelques-uns et ils sont pour finir assez nombreux, le font dans un but mercenaire, pour s’enrichir. Il s’agit bien sûr d’une illusion ; si on excepte une poignée de romanciers, personne ou presque ne vit de sa plume, en 2020, bien moins qu’en 1980. Pourtant, j’ai croisé des personnes qui invariablement s’appuyaient pour étayer leurs rêves de richesse sur ce calcul trompeur : si je touche un euro et de demi par exemplaire vendu, avec cent-mille exemplaires je gagnerais 150 000 €. Ils sont persuadés que leur ouvrage sera un best-seller, qu’on se l’arrachera dans les librairies. Souvent ces rêveurs comparent leur prose à celle d’un écrivain connu qui se vend bien et la trouvent égale sinon supérieure. Leurs livres sont nuls, médiocres, parfois bons, rarement excellents, mais ils ne s’imposeront pas quelles que soient leurs qualités, car la réussite n’est réservée qu’à une maigre élite, sélectionné par le hasard suivant de bien mystérieux critères.

D’autres écrivains qui constituent la catégorie la plus nombreuse, rédigent des ouvrages pour être lu, pour être remarqués, pour partager leurs émotions ou pour exposer leur combat s’ils ont une revanche à prendre sur la vie. Pour ces auteurs, le lecteur est essentiel, indispensable. Un récit voué à être oublié dans une malle n’aurait aucun intérêt à leurs yeux et ils se refuseraient à l’écrire. Le roman, l’essai qu’ils composent sont perçus comme des médicaments, des instruments pour guérir une blessure, pour devenir célèbre, pour avoir son quart d’heure à l’Andy Warhol. Toutes ces démarches en fait sont proches l’une de l’autre.

Il existe une dernière catégorie : les auteurs qui écrivent avant tout pour eux, parce que manier des mots, les ordonner au mieux leur procurent du plaisir, à l’instar de ce que d’autres éprouvent quand ils terminent un puzzle. Qu’y a-t-il de plus vain en apparence qu’un puzzle ? Une fois l’image reconstituée, qu’a-t-on de plus ? Juste la satisfaction (illusoire ?)  d’être venu à bout d’un problème plus ou moins ardu. Pourquoi Anne Frank écrivait-elle ? Certainement pas pour être lue, ni pour témoigner, ces préoccupations lui étaient étrangères. Ces auteurs sont le plus souvent mus par une force irrépressible, ils composent leurs textes, quel que soit l’environnement extérieur, qu’il soit favorable, défavorable, car leur carburant est interne et de ce fait insensible à l’atmosphère. Pour eux, rédiger un écrit caché à jamais dans une malle n’est nullement rédhibitoire, l’important étant de retirer du bonheur à agencer les mots du récit. Ces écrivains acceptent d’avoir des lecteurs, ces derniers sont pour eux un plus apprécié, une récompense, mais être lu n’est pas primordial comme pour les membres de la catégorie précédente. Il est difficile d’expliquer à quelqu’un qui n’éprouve pas ce besoin impérieux d’écrire ce qu’il recouvre, ce qu’il cache, ce qu’il fait ressentir.  C’est une démarche intime, personnelle et surtout essentielle et qui, heureusement, durera autant que dureront les hommes.

Christian de Moliner, 3 mai 2020

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