Critique

Interview. Irina Teodorescu : «Je pense que toute forme d’écriture et de création est une recherche du sens de la vie»

 

Après avoir franchi le pas de l’écriture en publiant en 2014 La malédiction du bandit moustachu, Irina Teodorescu publie cette année Les étrangères, toujours aux Éditions Gaïa. Les deux sont écrits directement en français. Le détail a toute son importance car, arrivée à l’âge de 19 ans en France, cette jeune écrivaine ne parlait pas un mot de la langue de Molière. Rien d’étonnant pour ceux qui connaissent l’incroyable capacité d’un Panait Istrati ou d’un Emil Cioran à faire de cette langue d’adoption une demeure à leurs interrogations et à leurs sentiments les plus intimes. En effet, n’était-il pas essentiel pour le philosophe du désespoir d’habiter une langue plus qu’une patrie ? À son arrivée de Roumanie, Irina Teodorescu a dû refaire à ses dépens la même expérience, contribuant à son tour à retisser les liens d’une latinité qui, pour se régénérer, convoque dans chaque génération ses meilleurs talents. Cette transmission est aussi sublimée dans l’univers thématique de son œuvre. En effet, si La malédiction du bandit moustachu tire son inspiration du monde des haïdouks d’Istrati, Les étrangères est plus enclin à la réflexion philosophique cioranienne, voulant «montrer l’invisible du monde à ceux qui ne savent pas regarder». L’antiphrase de ce deuxième titre répond plus que tout au besoin de définir une identité qui se cherche qu’une absence de racines ou une quête perdue d’avance.

C’est ainsi, à mon sens, qu’il faut regarder l’exemple de cette jeune écrivaine, considérée déjà par la critique comme une étoile montante des lettres françaises[1] qui est loin de se laisser enfermée dans des clichés ignorant ses mérites et détournant le regard de son talent.

Seriez-vous prête à vous reconnaître dans cette tradition littéraire qui vous inscrit dans la lignée d’un Panait Istrati ou d’un Emil Cioran ?

Reconnaître la tradition littéraire, oui. D’ailleurs je pense qu’il s’agit tout simplement d’un transfert d’un vécu semblable dans la littérature. J’ai une culture roumaine et je la mélange, dans la vie de tous les jours (y compris en cuisine, même si ce n’est pas mon territoire préféré) avec la culture française. C’est ce qu’il a dû arriver à pas mal de gens et parfois nous pouvons lire ce mélange dans la littérature. Dans ce sens, je crois être complètement comme Istrati ou Cioran ou Ionesco ou tant d’autres.

On peut peut-être citer d’autres écrivains français ou roumains qui vous ont servi de modèles.

J’ai des écrivains modèles oui, mais il s’agit — pour moi — de modèles de vie et non pas nécessairement d’écriture. Par exemple, Simone de Beauvoir que j’admire énormément pour son intelligence, sa finesse d’esprit. J’aime beaucoup son écriture aussi, le naturel de ses phrases, mais pour cet aspect je préfère les plumes plus sensibles, celles qui créent des images auxquelles je n’avais pas pensé mais que je trouve très justes. Par exemple Margueritte Duras. Ou, dans un autre registre, Bernard-Marie Koltes. Mircea Eliade. Elsa Morante. Siri Husdvet. 

Vous écrivez directement en français. Pourquoi pas en roumain ?

Le roumain est la langue de mon enfance. Et la Roumanie est le pays de mon enfance. Je crois que si j’écrivais en roumain, ce serait des livres pour enfant (et en répondant à votre question cette idée me vient. Peut-être que je devrais faire ça !)

Joséphine Zandana, votre héroïne, vit d’ailleurs entre ces deux mondes, entre la Roumanie de l’époque communiste et post-communiste et la France. Issue d’une famille franco-roumaine peut-on dire qu’elle est l’image même de cette mixité ?

Je ne sais pas. Peut-on dire que nos enfants sont l’image même de deux parents mélangés ? Pas vraiment… Je pense que Joséphine existe, en tant que personnage. Hors de ces deux pays. Elle existe tout simplement, elle incarne un désir de vivre et de créer, une étrangeté, une solitude, une façon d’aimer. Enfin, je l’espère !

Quel sens peut avoir pour elle le «chez-nous» qui ne se trouve ni en France, « château rempli de richesses », ni en Roumanie, pays où le gris et la tristesse sont partout ?

Aucun sens et c’est pour cette raison que le livre s’intitule « Les Étrangères ». Je ne pense pas que l’homme soit intrinsèquement étranger. Cette notion nous vient en même temps que la conscience de la nudité. Un enfant de 4 ans peut se balader nu et ni lui, ni les autres, ne seront gênés. Un enfant de 4 ans roumain peut aller en France et ne pas se sentir étranger. Ce sont des notions qui arrivent plus tard, donc des notions culturelles.  Joséphine est perturbée oui, car sa sensibilité et son intuition sont trop présentes. Elle ne comprend pas vraiment les autres. A cause de ce fait elle devient, elle, intrinsèquement étrangère. Elle ne peut donc pas parler d’un chez-elle. 

À travers ces souvenirs, la fragrance sucrée d’un parfum va la suivre dans son voyage à travers les frontières de ces deux mondes.

C’est le parfum de son rêve d’enfance. Nous avons tous, je crois, une petite bouteille comme celle de Joséphine. 

Nadia, la petite amie de Joséphine, laisse s’exprimer son admiration pour Paris. À son arrivée de Bucarest, elle est éblouie par sa lumière, par ses ponts, par les terrasses et les constructions. Elle tombe amoureuse de cette ville. Doit-on voir votre vécu personnel derrière cette voix ?

Oui, un peu. Je suis tombée sous le charme de cette ville dès que j’y ai mis les pieds. Aujourd’hui je n’y habite plus (je vis à Rennes) mais Paris restera dans mon cœur la ville que je préfère. 

Et puis il y a la langue française, comme un élixir enivrant de beauté que l’on absorbe à grosses gorgées dans une longue liste où l’énonciation coule d’elle-même, laissant transparaître la fragrance des mots…  

Oui, j’espère que j’ai réussi ce passage, car il est important pour moi. Je crois que pour un français de souche il n’a pas beaucoup d’intérêt. Cependant à travers Nadia je parle de la langue française mais aussi de la langue de l’amour. Surtout du premier amour. J’ai entendu une fois dans une émission à la radio qu’il y a des fréquences différentes selon les langues. Je crois que lorsqu’on est amoureux, on est entièrement sur une autre fréquence. 

Devenue photographe célèbre, Joséphine connaîtra le succès, quittera Bucarest pour Paris et entrainera avec elle Nadia, la danseuse, dans une histoire d’amour fusionnel.

Oui, je voulais parler dans ce livre d’une relation fusionnelle. Au départ ce n’était pas forcément l’amour. J’allais parler d’amitié, ou d’un lien qui peut se créer lorsqu’on a les mêmes projets et la même énergie. Mais je trouvais que l’amour servait mieux mon propos. Introduire un concept plus compliqué voulait dire m’éloigner du centre de mon propos. 

Peut-on placer ces deux personnages en contradiction évidente, Joséphine voulant photographier l’invisible, tandis que Nadia voulait «rendre invisible ce qui était trop visible» ? Sont-elles deux faces opposées d’une et même personne ?

Peut-être bien. Je pense que l’on peut y voir surtout une métaphore de la création artistique. Son recto et son verso. 

Par la voix de Joséphine, vous définissez la vie comme «un temps, une courte occasion de trouver un sens et de le transmettre». Peut-on définir votre roman comme un questionnement sur le sens de la vie ?

Bien entendu. Je pense que toute forme d’écriture et de création est une recherche du sens de la vie. Mais Joséphine est plus optimiste que moi : elle pense qu’on peut trouver un sens et qu’on peut même le transmettre. Pour ma part (et pour le moment) je considère la vie comme une courte occasion de chercher un sens. C’est déjà beaucoup. Et je me rends compte que j’aurais dû devenir chercheur en biologie.

Ce thème sur le sens de la vie est-il une problématique essentielle de votre réflexion littéraire ? Le gardez-vous comme thème pour vos futurs projets littéraires ?  

Oh, du coup je pense que j’ai répondu plus haut à cette question. Je crois que c’est le thème de tout projet (littéraire ou pas) et donc oui, je le garderai, même s’il sera peut-être un peu plus déguisé. 

Propos recueillis par Dan Burcea

Crédits photo : © G. Fourrel

Irina Teodorescu, Les étrangères, Éditions Gaïa, 2015, 218 p., 18 euros.