Carmen Pennarun : Poèmes inédits

Le silence sculpte l’espace, apparaissent alors les anges de pierre.

Parole et geste restent suspendus devant le regard impatient de l’homme empesé.

 

couronner la nature de brindilles

et de tous ces entrelacs couvrir

le  monde de fleurs — les fruits

que les lambourdes promettent

ne sont utiles à personne – pas même à l’oiseau

 

s’abandonner aux vents

comme le sculpteur face à son œuvre

 

remplir la page blanche

de graphies arborescentes

germées en notre monde

intérieur et les rendre au visible

comme le poète que je ne suis pas

 

le poème est une pierre d’angle

autorisée à chacun

la pierre d’angle de l’édifice

vivant qui se tient

dans la mouvance de l’instant

 

il nourrit le souffle et rétablit la verticalité

 

Fie toi à ton oreille vive, écoute le la, et la musique venue d’au-delà des rocs se laissera entendre.

Elle invite à la danse jusqu’aux arbres évadés de l’art topiaire.

 

je resterai sous la frange de l’ombre

de mes yeux un rayon de jade

ouvrira la trajectoire

— une ligne de fuite vers l’espoir

 

je serai chat ou bien génie

 

les mots retrouveront mystère

pourquoi les charger de matière ?

leur grâce est hyaline

légère en mon esprit

 

ils neigent en boule de verre

 

on ne me lira pas comme livre

ouvert — il faut trop de patience

pour déchiffrer les signes gravés

par la nature sur le bois d’un cœur

qui prend ses larmes pour canif

 

 

Il y a toujours une présence, un mystère, qui échappe à l’immobilité de l’instant.

Seul un messager au hasard des jardins sait, sur le marbre ou le limbe, relever les confidences —  qu’elles soient d’Art ou de Nature. Elles résonnent sur le bronze de son cœur.

 

par le regard indifférent du cormoran

je suis entrée dans l’iris du vent

je l’ai saisi par la taille

comme je l’aurais fait d’une guêpe

et son sillage noir (serait-ce venin ?)

a détourné la perspective

d’un destin que ma mémoire enchâssait

de fils______ tout blancs

 

 

Qu’est-ce qui dans la vie nous charme et nous enivre ?

La réponse appartient au vent —

 

toi – tissée de fils de tendresse

toi – l’attendue dans la soie des jours

où grêlent des escarmouches, noires

toi – la fleur crucifère

que de fines semelles

poussent toujours de l’avant

déchausse-toi, entre dans la maison

où veille la vielle sur le combat des nues

– celle qui engendre la lumière –

je sais, il lui manque un i

elle reste couchée

en attendant ta venue

être ta vigie n’est pas de tout repos

reconnais-la, autant qu’elle te connaît

elle restaurera tes forces

c’est cousue de fils d’or

qu’elle te laissera

retourner dehors

essuyer de nouvelles tempêtes

 

 

Ô souffle, chaque atome de notre être accueille ses lettres sympathiques —

Les paroles d’amour sont des sculptures invisibles qu’il traverse

 

l’arbre monde tend ses ramures

ses branches hautes – tu pourras

les faire ployer du ciel des désirs

au sol des manifestations

imagine ton paysage

il vibrionne au fond de toi

son calme Olympien

– l’état d’amour – ouvre sa geôle

 

la vie n’est qu’une sculpture

en constant inachèvement

on y marche entre deux décors

dans un espace sans mur

 

où volent les écureuils

et sautillent les oiseaux

 

 

La résonance devient le pont où circule le mystère des statues. Les sillons de l’âme enregistrent leurs empreintes angéliques.

 

le promeneur empiète sur le rêveur

là haut s’enlierrent les marches

 

il écoute le chant des mots

que les pages refermées

contiennent

 

abyssale – l’écriture

venue du fond des eaux

vient s’agenouiller devant lui !

 

il devient poète et croise les vers

comme il tresserait les cheveux

d’algues des belles de mer

 

pour écrire

il lui suffit de laisser

rouir le lin de la vie

et de se prendre d’ amitié

pour un souffle clair

qu’accompagne – en continu

le gazouillis du jet d’eau

il rythme la fluidité

dans tout organisme vivant

quand bat le cœur sur la trame des jours

 

j’honore la couleur des romances éternelles

dans les feuillages les amoureux

comme des oiseaux timides

viennent cacher leur chant

afin que les sirènes

s’en souviennent

et le reprennent

en dégradé de vœux

jusqu’à la crique

en attente

 

émeraude

 

 

Au Jardin Santa Clotilde, Maria a entendu le chant des sirènes et leur a donné corps.

 

entrer en amitié

c’est saisir la perche

de l’instant inévitable

quand l’espace

s’ouvre sur l’entente

 

qui est l’oreille ?

qui est le son ?

ce son, est-il musique ?

est-il saveur ?

est-il Liberté ?

jamais il ne retient

et un nouvel espace

au cœur de la nature

végétale

animale

humaine

à tout moment

peut tenter la brèche…

 

encore faut-il prêter son flanc

à la douleur de la lance !

 

 

Au James P. Kelleher Rose Garden, le parfum des inflorescences m’avait conduite auprès d’une sculpture de  marbre de Joseph Llimona, père de Maria. Là-bas, le corps d’une femme éplorée passe les saisons à nourrir de sa peine toutes les essences du parc. Ici, dans ce jardin en Espagne, les sculptures joyeuses de la place des sirènes nous invitent à descendre jusqu’au mirador où le regard plonge dans la méditerranée. De père en fille, une escalade dans la beauté.

 

sortons sur la place

où l’esprit nous convoque

retournons vers le monde

sans plus jamais craindre

la critique — la parole est virale

quand elle circule libre — à chacun

d’en saisir des bribes et de construire

son langage… en résonance avec son cœur

et l’air du temps qui s’accorde à l’ ouverture

phénoménale — retournons vers les autres et constatons

le miracle de la langue et la renaissance de la tour de Babel

 

Ô les cœurs parlant !

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