Rentrée littéraire 2021. Tamara Magaram : « En tant que descendante de Russes blancs, je me devais de leur assurer un espace intemporel »

 

Tamara Magaram publie L’exode de Valia, un roman qui enrichit avec tout autant de sensibilité, de force et d’humanité les questionnements qu’elle avait déjà proposés dans ses précédents livres sur l’identité, la mémoire, les liens et les secrets de famille, la condition d’apatride et l’assimilation. Elle nous invite cette fois à suivre le destin de quatre générations d’exilés russes fuyant la révolution bolchevique et essayant de reconstruire leur vie en France. Valia fait partie de cette première génération et renferme tous les secrets douloureux de cet exil. Le livre de Tamara Magaram est dédié à la mémoire de cette femme qui, sous l’oppression de l’Histoire, a dû sacrifier sa vie sous le poids de ses grands silences.

Bonjour Tamara Magaram, utiliser un ton superlatif pour parler de la manière dont vous racontez la vie de Valia, le personnage central de votre roman, offre déjà une petite idée concernant sa genèse. Seriez-vous d’accord pour dire que ce récit est porté à la fois par une empathie pour votre héroïne et par une tonalité remplie de nostalgie pour son destin ?

Bonjour Dan Burcea, absolument, je suis entièrement d’accord avec cette vision, le parti pris de l’écriture de ce roman fut pour moi un acte d’amour et de mémoire, même s’il s’agit d’un roman, je n’aurais pas pu songer à la misère de ces exilés, sans compassion, ni empathie, oui ces Russes blancs ou ces exilés russes portaient en eux une nostalgie infinie, leur monde s’est effondré en si peu de temps, ils n’étaient en rien préparés à la dureté du déclassement et de la survie, et plus ils avaient connu la noblesse, plus la chute semblait importante. Cette nostalgie est un trait typiquement ancré chez ces émigrés, avec l’idée d’un retour fantasmé.

D’où avez-vous puisé cette histoire d’exil et comment est-elle devenue le roman que vous publiez aujourd’hui, roman que vous dédiez d’ailleurs « à la mémoire des exilés » ?

De deux influences : mon univers familial et la société française dans laquelle je vis. Mes ancêtres, lignée paternelle, étaient des Russes blancs et mon arrière-grand-mère était une juive russe. Ce curieux mélange m’a questionnée, l’idée du roman L’Exode de Valia est né de cette question identitaire complexe. La seconde source d’influence est la France d’aujourd’hui, nous sommes obsédés par les questions liées à l’identité, à l’assimilation, à l’immigration, il y a comme une ressemblance avec certains tourments du passé, et certaines idéologies surgissent. Ce magma m’a rappelé l’Histoire Russe. Je trouvais des similitudes, tout en gardant en tête que la question de l’exil est une question universelle. Je crois que l’exil forcé ou très fortement motivé par la survie ne peut être qu’une tragédie, l’exilé ne pourra jamais atteindre un confort de vie, sa vie intérieure aura toujours quelque chose de brisé, c’est pour cette raison que les exilés sont souvent les plus grands artistes, résilients, créateurs. La blessure de l’exil, puits sans fonds, génère des mécanismes de dépassement puissants. Je me suis plus intéressée à ce prisme, sans tomber dans le piège de l’époque, qui souhaite trouver de la différence en chacun pour légaliser une pensée fondée sur le rejet. Chez ceux qui survivent, l’exilé est pour moi le porteur universel d’un dépassement de son individualité et cela se retrouve quel que soit le pays d’origine. Le pays de destination, les conditions offertes, l’accueil des autochtones seront aussi déterminants dans la reconstruction d’une vie marquée par la rupture avec ses racines.

Justement, en faisant référence au titre de votre roman, on constate une polysémie du mot exode. Il y a bien entendu le sens biblique de sortie vers une terre promise, mais aussi historique du déracinement lié au destins des Russes blancs après la Révolution, et enfin celui d’un exil intérieur, plus subtil, conséquence malheureuse de l’émigration, du déclassement et du besoin de s’enraciner. Pouvez-vous nous parler de cette polysémie dont vous faites le thème central de votre roman ?

Oui et nous avons même choisi avec mon éditrice Ermira Danaj, le terme Exode qui a ici une visée poétique car L’Exode ne peut représenter que l’exil de plusieurs personnes (en nombre) il est impossible de parler de l’Exode d’une seule personne. Pour Valia nous voulions ce terme, car c’est un exil polymorphe et multiple, exil de sa terre, exil de son milieu, exil de son identité juive qu’elle « abandonne », exil intérieur … Je ne sais pas si un autre terme serait envisageable pour ces migrants, j’ai l’impression qu’ils restent à jamais des exilés. Quitter son pays pour sauver sa peau, n’est pas la même chose que choisir de séjourner à l’étranger. Dans le cas de mes ancêtres, ils avaient une déchéance de nationalité, car la Russie, sous la forme impériale, n’existait plus, ils étaient désignés comme apatrides. C’est d’une violence sans fin ! Dans l’esprit russe, il y a un rattachement à la terre très fort, c’était une terre agricole, et la dureté de l’histoire de ce pays a généré en de nombreux Russes des sentiments patriotiques et nationalistes exacerbés qui nous semblent difficiles à appréhender avec une mentalité française portée par l’universalisme des Lumières. Le sol russe était pour les Russes, la source nourricière de leur vie. La grandeur du pays a toujours renforcé cette idée quasi-métaphysique. Pour ces gens-là, la rupture avec leur terre, a été d’autant plus impactant. Il faut les penser comme des plantes non rattachées à un sol. Ils ont connu malgré tout une assimilation fructueuse, mais à quel prix ?

L’exil est aussi la notion d’un changement de bord ou de cadre politique, et l’Histoire montre les répétitions des médiocrités humaines. L’exil c’est aussi cette capacité à abandonner une illusion, comme le bolchévisme, cette capacité à réaliser qu’on a pu se fourvoyer.

Cet exil-là, l’exil idéologique, si je peux me permettre, est le plus rare chez les êtres.

L’Exode au sens biblique du terme est une question permanente, ici dans ce roman certains protagonistes sont juifs, cette notion peut englober les questions liées au sionisme, le mouvement est né dans la région de mes personnages.

L’avenir porte également l’intensité de ce mot : Exode ou exil, car nous le savons, face aux bouleversements climatiques que nous traversons des milliers, millions ou milliards d’êtres seront contraints à l’exil.

L’Exode, est donc un concept universel qui touche et touchera les êtres éternellement tant que la vie perdurera, il dépasse l’identité russe, il est inhérent à la vie humaine et doit nous questionner.

La structure narrative de votre récit correspond, me semble-t-il, au modèle des poupées russes : la première figurine est celle du Conte du Tsar Saltan de Pouchkine commencée au début du roman et terminée à la fin, en 2020 ; la seconde est l’histoire de Pavlina, de Valia et en partie celle de Lena (1916 – 1972) ; la troisième celle de Natalia (2011). Est-ce que ce schéma correspond à votre propre plan d’écriture, et, si oui, pourquoi ce choix de ces trois plans narratifs ?

Ces plans narratifs constituent une seule destinée historique, comme la matriochka, le personnage est imbriqué dans l’histoire du personnage dont il a hérité. C’est le transgénérationnel qui est visible à travers ce procédé narratif. Ces femmes sont liées, et même Natalia, qui n’a plus aucun lien avec la Russie, Française vivant aux USA, porte en elle cette mémoire, qui dépasse les lieux, les époques et l’espace-temps. Le conte de Pouchkine vient sceller cette image : qu’est-ce que la poésie si ce n’est une mémoire commune, intemporelle et universelle qui dort dans le cœur humain ?

Pouchkine est intéressant, il est de sang mêlé… je l’ai choisi pour d’autres raisons, ce conte avait marqué mon enfance, je l’avais en VHS, mais après coup l’image de Pouchkine à l’identité plurielle, si caractéristique du peuple russe ou français m’a interpellée.

Vous proposez en exergue la définition du Larousse du mot silence. En quoi ce mot peut-il prétendre la première place dans vos intentions romanesques ?

Ici le silence désigne essentiellement la rupture de Valia avec sa judéité. Elle est née juive, dans une famille assimilée, mais cesse de transmettre cette culture en gardant le silence. Taire qu’on est juif est-ce cesser d’être juif ? ce silence aurait-il un impact ? créera-t-il une dissonance identitaire dans la lignée familiale ? Je crois que ce qui est tu, caché, passé en secret, a une empreinte autre mais tout aussi impactante. Ce silence est fondamental dans l’histoire de Valia, sans cela on peut imaginer un destin bien plus tragique quand on connait le sort des juifs russes en France sous l’Occupation. Valia a passé sous silence ce qui semblait pour elle un détail, mais c’est ce silence qui a été la garant de sa survie.

Le silence est une action qui peut être salvatrice un temps, mais un jour, il faut parler, pour laisser l’empreinte reprendre forme autrement.

Il est temps de nous arrêter sur la personne de Valia, votre personnage central. À 19 ans, elle est, selon le portrait que vous dressez d’elle, une jeune fille cultivée, parlant plusieurs langues, « belle, élancée, ayant un port élégant, une allure assurée ». Qui est cette femme aux « yeux infinis et envoûtants » ?

C’est une jeune fille éduquée de la classe supérieure de Kiev, elle correspond à une jeune femme aisée, héritière, aux bonnes manières mais pas une aristocrate, elle descend d’une famille juive, ce qui la prive du monde princier. L’ambition de sa mère est de lui faire réaliser un beau mariage, avec un prince, de Saint-Pétersbourg idéalement. Car la famille de Valia reste une famille de province. Sa famille est consciente de l’importance de l’éducation pour se sortir de la misère et pour s’élever socialement, Valia a reçu une éducation intellectuelle très prononcée et une connaissance de la musique. Dans la réalité mon arrière-grand-mère parlait plusieurs langues, elle était férue de littérature russe et jouait merveilleusement bien Chopin.

Alors que Pavlina, sa mère, garde le secret espoir d’un rétablissement possible de la Russie d’avant la révolution, Valia est obligée de prendre le chemin de l’exil vers la France, en passant par Constantinople. Pouvez-vous nous parler brièvement de cet épisode et surtout de Sacha Von Zeimer, cet homme si pittoresque, qui deviendra son mari et le père de Lena ?

Oui, il y a ici le sacrifice naïf de la mère pour permettre à sa fille d’avoir un destin. Enfin elle croit en cela, la réalité est plus cruelle. Sacha Von Zeimer est un Russe blanc de province, il a une fortune et incarne pour Pavlina l’élévation sociale, il est chrétien et proche des milieux princiers. Il a cette particularité d’être fondamentalement humain. Les Russes blancs pour la plupart étaient antisémites, c’était structurel et envenimé par les pouvoirs en place. Là, Sacha est un rare russe blanc indifférent à ces sujets, il est foncièrement humaniste et bon. Il aime Valia, qui est bien plus jeune que lui, et une fois veuf et déboussolé par les débâcles de l’armée blanche, il se décide à fuir avec elle ! C’est une alliance très étrange, un Russe blanc et une juive russe, c’est rare et pourtant l’histoire en a généré plusieurs durant ces années sombres. Dans la vraie histoire de ma famille, mon arrière-grand-mère a épousé un Russe blanc de Kiev, je me suis questionnée sur ce couple, y avait-il de l’amour ? était-ce uniquement par survie ? sur les photos je trouvais que mon arrière-grand-père regardait avec beaucoup d’amour mon arrière-grand-mère, on peut supposer qu’un homme dépasse la xénophobie politique pour aimer une femme.

Dans l’histoire de Valia, il y a un moment décisif où elle décide « de se réinventer », selon ses propres mots. De Valia, fille d’une famille juive, elle va devenir « une princesse des Indes ». De quoi s’agit-il ?

Il s’agit de la fiction accordée aux origines, c’est un procédé psychologique courant chez les populations qui ont été persécutées ou humiliées. Dans la vraie histoire, ma famille entretenait un mystère, par moment nous disions avoir une origine indienne, le nom pouvait s’y prêter, cela permettait de taire l’ascendance juive. Pour le romanesque j’ai appuyé sur cette notion, car même si ici c’est exagéré, dans la réalité c’est une stratégie très usitée, les êtres se trouvent de nouvelles origines : nobles, aristos, princières, ou étrangères pour redorer une mémoire bafouée. Je crois que cela se nomme le fait de fictionnaliser les origines.

Cette « intelligence sociale » que possède Valia l’aidera à s’en sortir dans sa vie d’exil. Ce n’est pas le cas des milliers d’émigrés russes arrivés en Turquie et en France qui vivent un vrai drame du déclassement, comme « un long chant de violon qui ne veut pas s’éteindre », « des mondes vacillants ». Pourriez-vous nous décrire ce « monde mort que tous veulent faire perdurer » ?

Oui, car même si elle connaît une assimilation stupéfiante au sein de la communauté de Russes blancs, Valia reste une assimilée, on peut supposer que ses ancêtres ont vécu des drames, des exils, et des adaptations soudaines, elle est préparée au pire. Les autres n’ont connu que la vie de salon ou les écoles militaires pour les hommes. Ils ont dominé la Russie et se retrouvent en quelques années fuyards, exilés, sans rien, le monde du travail, ses rapports de domination, cette complexité leur échappait. Même si les Russes blancs ont fourni un travail remarquable dans les entreprises françaises, c’était une main-d’œuvre appréciée des patrons d’usine, car ils étaient proches du patronat dans leurs idées et réfractaires au communisme qui prospérait parmi les syndicats d’ouvriers.

Ce monde vacillant c’est aussi le folklore d’une classe de Russes qui n’est ni russe, ni d’un autre pays. On peut supposer que ces êtres ont tout fait pour faire perdurer l’image de la Russie en dehors de leur terre. Ils ont participé à la création d’un folklore très connu des Français, les princes russes miséreux mais dignes, avec leurs tenues, leurs manières, leurs appellations grandioses au milieu d’une misère tragique. Tout leur monde concret s’était effondré, et pourtant cent ans plus tard nous connaissons tous dans nos mémoires le monde projeté qu’ils ont su maintenir un temps en France.

Ils ont eu ce génie-là, de faire du Russe blanc la figure immortelle d’un chauffeur de taxi, d’une ouvreuse, d’une danseuse au regard triste, d’êtres fins et gracieux, brisés par la vie mais animés par une soif et une quête artistique sans précédent.

En tant que descendante de Russes blancs, je me devais de leur assurer un espace intemporel quelque part dans les couloirs de la création littéraire, j’ai pris conscience très tôt que le monde de mes ancêtres n’était plus, que ce royaume qu’était leur Sainte Russie avait été englouti dans la violence du XXe siècle, je voulais peut-être leur assurer un lieu d’exil et de vie, dans les pages d’un livre qui ne connaîtra pas les violences de nos régimes…

L’imaginaire, s’il est partagé, existe en nous.

Un autre thème de votre livre est celui de la mémoire. Parmi ses connotations les plus puissantes, je vous propose de nous arrêter d’abord sur sa capacité récurrente, immanente dans la vie de Valia qui dira à la fin de sa vie que la mémoire finit toujours par vous rattraper. Que veut-elle dire par cette phrase ?

Qu’on ne peut en rien oublier d’où on vient. Un être peut changer de monde, de milieu, de langue, de pays, de nationalité, de religion, de foi … Il est défini en grande partie par sa naissance, après il est libre de se réinventer, mais même cette invention se fera à partir de cette naissance, par adhésion, rejet, opposition… Les Russes blancs ont-ils perdu leur noblesse dans la misère et l’humiliation ? Non, en aucun cas, leurs manières, leurs schémas de pensée, leurs références, étaient intactes, il fallait une nouvelle génération pour donner naissance à quelque chose de nouveau.

Les juifs russes assimilés, comme Valia, pouvaient devenir chrétiens, croire au Christ, pratiquer, mais les douleurs de leurs ancêtres en Russie ont changé à jamais leur être. Valia a peut-être renié, elle a pu taire, mais son parcours est bien plus déterminé par son identité juive qu’elle pourrait en avoir conscience. Ses réflexes de survie, la peur, le silence, son éducation. L’idée ici n’est pas d’accabler mes personnages d’un déterminisme mais de montrer que les sociétés, les milieux, les ressources financières, les possessions restent des sables mouvants, des matières tangibles. Cela participe à l’identité mais pas seulement, il y a un foyer en chaque être, un âtre qui nous propulse dans nos vies, et nous avons beau renier, nous assimiler, ne plus parler nos langues, taire nos religions, cet âtre continuer à briller quelque part.

La Russie a connu des décennies de bolchévisme et de stalinisme, ils ont voulu rompre avec tout leur passé, détruire les édifices, assassiner les anciennes familles au pouvoir et aujourd’hui ils recherchent ce même passé qui avait été rasé. Chez un être c’est semblable, nos histoires, nos mémoires témoignent d’une continuité.

Un autre aspect de cette mémoire obsessionnelle est sa capacité de transgresser les générations, en transmettant à travers elle ses peurs et ses doutes, voire ses ravages. Elle est ressentie comme telle par Natalia, un autre personnage de votre roman sur lequel nous allons revenir. Comment devons-nous interpréter cette diffusion transgénérationnelle ?

Les blessures s’impriment et traversent les générations. Natalia combat des démons dont elle ignore la source, il lui faudra remonter le fil des générations pour comprendre qu’elle porte des blessures héritées, le drame du XXe siècle est là, ses douleurs nous sont transmises et je pense que bon nombre de conflits de nos sociétés ont trouvé racine dans le siècle précédent. Les mémoires ne meurent pas, elles perdurent. Mais quel est le langage utilisé ? Pour moi c’est le symptôme, la souffrance et la parole qui peuvent éclairer.

Natalia justement, cette jeune-femme française exilée à New York et heureuse de l’être, ancienne alcoolique et fréquentant les AA, n’est autre que l’arrière-petite-fille de Valia. N’est-ce pas à elle de résoudre finalement toute cette énigme familiale faite de tant de silences et de secret ?

Je ne pense pas qu’un être humain pourra résoudre quoi que ce soit, mais en tout cas elle peut comprendre, elle peut agir, parler et lever la barrière du silence. Elle peut, avec son neveu, qui incarne l’avenir, porter un autre regard sur sa famille, et dire qu’ils étaient tragiquement des innocents pris dans la fatalité de l’Histoire. Et même si ces vies difficiles ont généré un manque d’amour, avec un certain recul, cela se comprend. Comprendre la mémoire familiale n’excuse en rien, mais peut permettre de donner un cadre à des situations qui semblaient absurdes, il y a parfois une logique dans la souffrance héritée. Le tout est de pouvoir transmettre autrement pour l’avenir.

Une autre phrase de Natalia retient l’attention : « Je crois qu’un être humain ne peut pas marcher droit quand il ne sait pas d’où il vient ». Elle finit même par parler de « vérités salvatrices ». Vous formulez à travers ces paroles une question fondamentale qui rejoint celles de la mémoire, de l’identité et de l’exil, des origines aussi. En quoi ce thème est important pour vous dans l’histoire que vous racontez dans votre roman ?

Là c’est un sujet lié à l’identité juive de Valia, Natalia comprend tardivement que son ancêtre était juive et elle peut s’interroger sur ce que cela a pu soulever comme peurs et craintes chez elle. On découvre aussi qu’il y a eu de l’antisémitisme dans cette même famille, ce qui peut être perturbant et culpabilisateur. Comme dans les familles qui mélangent des personnes issues d’ethnies persécutées et des bourreaux, les héritiers font face à une complexité, soit renier l’identité soit y adhérer et parfois au détriment de l’autre identité. Par cette vérité, comprendre leur identité juive russe, Natalia peut être en équilibre, elle n’a pas à faire perdurer un rejet marquant du judaïsme. L’antisémitisme est très présent de nos jours, il n’a pas la même figure que celui qui existait en Russie, mais c’est un fléau qui perdure dans notre société française, cette compréhension de l’histoire d’une ancêtre juive, peut éclairer l’époque. Gardons toujours un œil sur une société qui laisse place à l’antisémitisme, elle peut cacher l’effondrement d’une société à venir. La Russie nous enseigne quelque chose sur le sujet…

En effet, autant Natalia que Boris, son neveu, ont conscience des ravages des secrets et des négations identitaires qui ont traversé jusqu’à eux. D’où l’importance de la parole. « Sans parole, dira Natalia, les êtres expriment leur souffrance par tous les moyens ». De quoi parle-t-elle, de quelles violences subies dans leur famille ?

Sans parole les êtres agissent en barbare, ils frappent, boivent, abusent, on peut tout supposer. L’acte le plus salvateur pour un être c’est parler. Dans ces familles d’immigrés où on tait tout ce qui est source de honte et de souffrance on constate parfois une violence sans précédent. La parole dilue la douleur, elle la déplace, elle l’allège.

Enfin, la dureté de l’Histoire, les catastrophes du siècle passé, apportent un éclairage à la compréhension de tous ces destins brisés. À ce sujet, votre roman résonne comme un avertissement devant tous les dangers qui peuvent frapper à tout moment l’humanité entière. On pense à la guerre, à la haine raciale, à l’antisémitisme, à la délation, à la lâcheté et à la peur, voire au « déni heureux » qui vont jusqu’à briser nos vies et changer les cours de l’Histoire. Peut-on dire que votre roman est une mise en garde puissante devant tous ces dangers ?

Je ne peux pas revêtir un tel habit de Cassandre, mais l’Histoire nous montre que les drames arrivent parfois par surprise et que les faits s’enchaînent à la vitesse d’un incendie, il suffit de quelques facteurs pour qu’un monde s’effondre. Et nous devons être lucides et ne jamais nous croire à l’abri de la fatalité.

Le message qui est le plus à mon niveau serait de dire, chérissons et battons-nous pour maintenir une société qui garantit la stabilité, à savoir un modèle démocratique, universaliste, suffisamment solide pour apaiser les tensions qui germent. La force de la démocratie est là, son génie doit garantir la paix, sous toutes ses formes. Gardons-nous de ces pulsions réactionnaires et passéistes, et n’oublions jamais que les régimes précédents ont permis de laisser germer de véritables bains de sang.

Propos recueillis par Dan Burcea

Toutes le photo à l’intérieur de cette article font partie de l’archive familiale de Tamara Magaram.

Tamara Magaram, L’Exode de Valia, Editions Ramsay, 28 septembre 2021, 305 pages.

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