Interview. Bruno Teissier : « Ces Roumains qui font la France »

 

« Ces Roumains qui font la France : Deux siècles d’immigration en provenance de Roumanie et de Moldavie » est le deuxième livre écrit par Bruno Teissier et publié aux Bibliomonde Éditions consacré à l’histoire de l’immigration en France. Il succède à celui coécrit avec Christine Ramel et publié en 2018 « Ces Allemands qui font la France ». Les deux font partie de la collection « Le puzzle français ». Cette parution a toute son importance dans cette période difficile qui interroge le rôle de l’immigration dans l’histoire de la France. Les Roumains, quant à eux, attendaient depuis longue date un livre de cette importance pour rendre justice à une réalité qui leur tient à cœur et qui illustre bien leur attachement particulier et l’admiration qu’ils portent à l’égard de la France. N’oublions pas de préciser que ce livre brillamment écrit se lit aussi comme un roman peuplé par tant de destins dans ce long périple fait de la quête d’un chez-soi et poussé par la soif de liberté. 

 

Permettez-moi de vous interroger d’abord sur la naissance de la collection Le puzzle français ? Quelles sont ses sources et quelle méthodologie avez-vous mise en pratique pour la construire ?

L’idée de cette collection est de montrer à un large public comment s’est peuplée la France au cours des deux derniers siècles. Ce phénomène est tout à fait spécifique à la France, aucun autre pays d’Europe n’a une telle histoire démographique. Le pic de l’immigration en France se situe à la fin des années 1920 et au début des années 1930. En 1931, par exemple, la France accueillait plus de migrants que les États-Unis. Cette histoire est souvent ignorée car on se focalise sur les migrations récentes en provenance des anciennes colonies. L’image de l’immigré est souvent celle du pauvre bougre, sous qualifié, à qui on confie les pires tâches et dont on redoute les problèmes d’intégration. On a oublié l’époque où les portes du pays était grandes ouverte à des populations très diverses (Arméniens, Italiens, juifs russes…) qui s’intégrait très rapidement et se fondaient dans la masse en une génération, tout en gardant le souvenir du pays perdu. Les Roumains ont largement profité de cette époque.

Afin de bâtir ces récits à la fois de façon individuelle et collective, vous faites appel à « l’histoire familiale » et aux « parcours individuels de migration » ?  Le sommaire de votre livre donne raison à cette double volonté de faire de l’histoire et d’insister sur les destins souvent romanesques de ceux qui y participent. Pourquoi ce choix de raconter l’immigration à travers ce prisme à double focale – historique et littéraire –, si on peut l’appeler ainsi ?

Littéraire, pas au sens du récit d’invention. Tout est historique, même l’histoire familiale la plus intime. À mon sens, il n’y a pas de grande et de petite histoire à opposer. Il existe de nombreux ouvrages très sérieux sur l’histoire de l’immigration en France, bourré de chiffres et de statistiques. Mon approche au contraire n’a rien de scientifique, elle s’appuie sur des histoires familiales singulières. Celle de personnalités que le lecteur est susceptible de connaître. Il y a quelques années, Pascal Ory, un historien remarquable, a fait paraître un « Dictionnaire des étrangers qui font la France » (chez Robert Laffont). À l’annonce de cet ouvrage, j’ai failli renoncer à mon projet (je compile de la documentation depuis de nombreuses années). À sa lecture, j’ai réalisé que mon projet était assez différent, d’abord parce que Ory insiste sur ce que chacun a apporté à la France, ainsi Marie Curie a droit à plusieurs pages, mais il évoque très peu le pourquoi de l’émigration. À l’inverse, je développe très peu l’activité des personnes que je cite, en revanche je m’intéresse à leurs origines et à leur parcours avant qu’ils ne deviennent Français. Autre différence avec Pascal Ory : lui se limite aux personnalités nées étrangères ou de parents étrangers. Si bien que Robert Badinter, par exemple, lui échappe. Ses parents ont obtenu la nationalité française quelques jours à peine avant sa naissance. L’ancien ministre se souvient parfaitement de ses origines, l’année dernière, il a publié un livre sur sa grand-mère originaire de Bessarabie, comme tout le reste de sa famille. Ma définition de l’immigré est celle du langage courant, elle inclue les enfants voire les petits enfants. C’est moins scientifique mais, cela me semble plus proche de la perception des uns et des autres. Certes, il y a toujours une grande part de subjectivité dans le choix des personnes. L’objectif n’est pas l’exhaustivité. L’exercice n’est pas toujours facile car il faut trouver à chaque fois quelqu’un pour illustrer un courant migratoire que l’on sait existant. Cela peut provoquer une distorsion du phénomène. Les milieux favorisés, par la fortune, ou le niveau de compétence, ont tendance être surreprésentés. Les écrivains d’Ana de Noailles (née Bibesco de Brancovan) à Virgil Tanase ont évidemment plus marqué l’histoire que les Tsiganes (aujourd’hui, les Roms), quoique certains dans le passé ont tout de même laissé un nom, c’est le cas d’Henri Negresco, dont le palace fait toujours la fierté de la ville de Nice. J’ai voulu terminer le livre sur un jeune enfant, Piti Puis, sorti d’un bidonville de Montreuil pour jouer dans un film tourné à Paris. L’avenir dira s’il s’est fait un nom.

À partir de quel moment et en quelle proportion peut-on parler d’une immigration roumaine vers la France ? Peut-on retracer l’histoire de ce mouvement de population dans le temps ?

Même si elle a apporté beaucoup de talents à la France, l’immigration roumaine n’a jamais été très importante, comparée à celle des Italiens, Belges, Polonais, Espagnols, Marocains… S’il faut vraiment donner une date de déclenchement, j’avancerais l’année 1822, quand les Phanariotes (des princes grecs originaires de Constantinople) perdent leur pouvoir au profit des boyards, les seigneurs locaux. Venir à Paris faire ses études (plutôt qu’à Constantinople) devient petit à petit plus facile. Mais, c’est surtout dans les années 1830-1840, que les Valaques et les Moldaves (l’identité roumaine n’existait pas encore) sont venus nombreux à Paris et ont fait de la France leur destination privilégiée.  Les études ne durent qu’un temps mais, certains se sont établis définitivement en France. Quant aux très fortunées familles des Phanariotes, elles avaient déjà, pour beaucoup, un pied-à-terre dans la capitale française, un palais généralement, qui deviendra leur résidence principale. Leurs filles ont épousé des Français et ils se sont très vite mêlés à l’aristocratie française.

Pourquoi avoir associé la Moldavie dans le grand chapitre de l’immigration roumaine ?

La Moldavie correspond pour une bonne partie à la Bessarabie, une région qui fut roumaine de 1918 à 1940-44. L’histoire se déroule sur deux siècles, on doit tenir compte des fluctuations territoriales. Par ailleurs, le projet de la collection est de traiter de tous les pays [j’en profite pour lancer un appel à des auteur potentiel], des regroupements devront être opérés. Même si la France a reçu dans les années 1920, une importante immigration bessarabienne, il n’y avait peut-être pas matière à un volume distinct. La population de l’actuelle république de Moldavie est très largement de souche roumaine, il m’a donc semblé normal de regrouper les deux États. Cela dit, même si je viens d’employer l’expression, je ne veux pas tomber dans le piège du concept du Roumain « de souche » tout aussi illusoire et dangereux que celle du Français « de souche ». Cette collection est là pour en témoigner. Par exemple, le père de Michel Drucker, un juif germanophone, est arrivé en France en 1925 avec la nationalité roumaine. Celle-ci était acquise de fraiche date car sa région d’origine, la Bucovine (aujourd’hui située en Ukraine) venait d’être intégrée au royaume de Roumanie. Est-il vraiment roumain ? Le fait est qu’il vient de Roumanie avec la nationalité roumaine. C’est ce que son fils écrit dans ses Mémoires. La France aussi accueilli des Hongrois de nationalité roumaine, pour les mêmes raisons. En Europe centrale, certaines familles ont changé plusieurs fois de nationalité au cours de leur vie. Il est alors difficile de leur en assigner une seule. D’où ma définition géographique de chaque pays. La Roumanie a eu jusqu’à 30% de populations allogènes sur son territoire, on ne peut pas écarter ces minorités d’autant qu’elles sont surreprésentées dans le mouvement migratoire en provenance de la Roumanie.

Cette immigration a-t-elle quelque chose de particulier ? Peut-on parler de faits marquants dans ce cas ?

Non, il n’y a pas de faits marquants ayant provoqué un afflux soudain et massif comme le génocide arménien, la victoire du général Franco en Espagne ou la chute de Saigon aux mains des communistes vietnamiens. Mais il a eu une succession de circonstances qui ont poussé des populations très diverses à émigrer : le refus du jeune royaume de Roumanie d’intégrer les juifs ; la mise hors la loi des communistes (en 1924) et l’instauration d’un régime fasciste (à la fin des années 1930) ; la mise en place d’un régime communiste (dans les années 1945-48) ; une brève libération de ce régime dans les années 1968-1974 ; la chute de Ceaușescu en 1989… Chacun de ces moments a poussé hors de Roumanie une catégorie de population qui ne fréquente pas du tout ceux de la vague précédente ou de la suivante. Emil Cioran n’a eu aucune relation avec Serge Moscovici son contemporain qui habitait pourtant, le même quartier de Paris, à la même époque, dans les mêmes conditions socio-économiques.

L’idée d’une relation privilégiée entre la France et la Roumanie a fait depuis longtemps son chemin. Comment la voyez-vous par ce prisme migratoire ?

Sans la venue simultanée à Paris de jeunes Valaques et de jeunes Moldaves, pour y faire leurs études, peut-être que la Roumanie n’existerait pas aujourd’hui. Bulgares et Macédoniens ont des langues et des coutumes très proches, pourtant l’histoire ne les a pas réunis. Les Tchèques et les Slovaques vivent à nouveau chacun de leur côté comme les Serbes et les Croates. C’est à Paris que les Valaques et les Moldaves ont pu prendre consciences de leur proximité culturelle et ont construit le projet d’une Roumanie. Un projet parrainé par la France mais, fermement rejeté par les Russes, les Autrichiens et les Anglais. Les petits États sont plus faciles à manipuler, leur vocation était juste de contenir la Russie. Il a fallu une ruse de Napoléon III pour imposer une principauté moldo-valaque qui deviendra la Roumanie. Certes, la France a connu au milieu du XIXe siècle un véritablement engouement pour la Roumanie, comme les Anglais de la Grèce. Mais, ses préoccupations était aussi géopolitique. La France a toujours eu le souci de développer des relations d’amitié avec des peuples situés au-delà de son ennemi héréditaire, l’Autriche. D’où une politique en faveur des Polonais, des Serbes, des Roumains… Avec ces derniers, cette amitié prenait une dimension particulière du fait de l’appartenance de la Roumanie à la latinité et de l’intérêt particulier de cette dernière pour la langue française.

S’il fallait illustrer le titre de votre livre, en quoi peut-on affirmer que l’immigration roumaine « fait la France » ? Y a-t-il un ou plusieurs domaines où les Roumains se sont affirmés particulièrement ou, au contraire, sont-ils présents dans des domaines différents ? L’index thématique que vous proposez est assez riche pour croire que oui.

Les Roumains se sont illustrés dans des domaines très variés. Dans le livre, il y a un long chapitre sur les artistes qui ont choisi de travailler à Paris, mais ce n’est pas du tout spécifique aux Roumains. Il n’existe pas de cliché lié à une spécialité comme celui des concierges portugaises, des maçons italiens, des épiciers tunisiens ou plus récemment, des plombiers polonais. Cela dit, de très nombreux Français d’origine roumaine sont des fils et filles de médecins. Cela repose sur un privilège en France, en matière d’équivalence de diplôme, dont disposait les étudiants et praticiens roumains et dont ne jouissait pas les autres nationalités. Beaucoup étaient des juifs qui venaient en France pour échapper au numerus clausus qui leur était imposé en Roumanie. Ils ont été si nombreux dans certaines universités françaises (parfois plus de la moitié des étudiants en médecines !) qu’ils ont provoqué des réactions xénophobes. Le privilège qui datait de 1853 a été supprimé en 1933. Il est amusant de noter qu’aujourd’hui des centaines d’étudiants français vont faire leurs études de médecines en Roumanie pour échapper au numerus clausus français. Très peu s’établissent en Roumanie où les salaires sont bas mais, à l’inverse, la France accueille toujours de nombreux de médecins, kinésithérapeutes et autres professions médicales qui viennent s’établir dans les déserts médicaux.

Un autre aspect auquel vous accordez une place importante appartient à la sociologie des couches successives de populations venues de Roumanie et de Moldavie. De qui s’agit-il dans ce cadre très divers qui rend difficile une définition de leur identité ?

Oui, comme je viens de le dire, l’immigré roumain type n’existe pas. S’il faut néanmoins leur trouver une spécificité par rapport à d’autres nationalités, on peut remarquer que pour la plupart, ils ne sont pas venus sans bagages, soit une fortune personnelle soit des compétences particulières, une profession, des diplômes…

Les lecteurs seront surpris par le nombre incroyable de personnalités qui font partie de la longue liste d’immigrés roumains. Laissons-leur le loisir de les découvrir. Je ne peux pas m’empêcher quand même d’en citer deux d’entre elles : l’acteur Gérard Philippe dont le père était Roumain et de Robert Badinter dont les parents sont venus en France de Bessarabie. Que dire de cette richesse de l’immigration qui fait tant de bien à la France ?

Plus que d’autres, les Roumains arrivaient en pratiquant déjà, parfois très bien, le français. Ça aide à réussir. Cette langue des élites en Europe orientale (à l’époque) était aussi, en Roumanie, une langue de culture adoptées par les minorités, en particulier les juifs. Cet aspect de la Roumanie a été longtemps ignoré en France. Au moment de la chute du communisme, les journalistes français couvrant l’évènement étaient surpris de n’avoir aucun mal à trouver dans la rue, de simples citoyens capables de leur répondre en français.

Que peut-on dire, pour conclure, de la situation actuelle de l’immigration roumaine vers la France ? Reste-t-elle une destination favorite aujourd’hui ? Comment voyez-vous son avenir, cette fois dans le cadre européen qui renforce encore plus les liens ?

Tout a changé dans les années 1990, les Roumains ont émigré massivement alors que ce n’était pas du tout leur tradition contrairement aux Grecs, aux Italiens ou au Libanais. Ils sont aujourd’hui, 3 ou 4 millions à vivre dans différents pays d’Europe. La France n’est plus du tout leur destination privilégiée, elle a été supplantée par l’Italie, l’Allemagne, même l’Espagne pourtant plus lointaine… Bien que la Roumanie ne fasse pas encore partie de l’Europe de Schengen, la circulation est devenue plus facile depuis son intégration dans l’UE. On peut penser qu’une partie de ces exils ne sont que temporaires. La France a découvert l’arrivée en masse des Roms, qui s’entassent difficilement à la périphérie des villes mais en même temps, elle continue comme autrefois à accueillir des élites intellectuelles, artistes ou scientifiques qui nous enrichirons mais feront défaut à la Roumanie.

Interview réalisée par Dan Burcea

Crédites photo : Sophie Teissier

Bruno Teissier, Ces Roumains qui font la France : Deux siècles d’immigration en provenance de Roumanie et de Moldavie, Bibliomonde Éditions, 27 octobre 2020, 168 pages.

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