Les invités de Lettres Capitales : Pierre Perrin

 

L’Équilibre

Sur le chemin des syllabes, rocailleux, abrupt, un jour le vent se lève, la voix chante et le poète se découvre aussi à l’aise dans sa langue qu’on peut l’être dans sa peau. Il n’écrit pas une leçon ni pour sauver quoi que ce soit ; l’oubli est partie intégrante de la vie ; il écrit pour le plaisir de donner, quand même la communication poétique reste solitaire. Le poète à maturité ne se demande pas d’où lui arrive la voix ; il travaille de son mieux la merveille et l’épouvante, le dégradé entre les deux et il respire ; il fend l’air de son existence. Le poème vit tel un arbre qui grandit, pourrit ou qu’on débite et qui finit au feu. Peu importe à celui que le souffle emporte, immobile – même si la beauté préfère l’engouement et le partage.

[Poème en prose extrait de La Vie crépusculaire, Cheyne, prix Kowalski de Lyon, 1996, repris dans La Porte, éditions Possibles, 2018]

 

La Poésie

(« Le poète immobilise l’espace ; il tâche de le guérir de sa maladie qui est le temps. » Ramuz, Remarques)

Le poème, en s’élançant parfois dans l’infini, ébranle des cavernes. Il propose presque toujours une chambre de résonance ; or l’écho ronge et, c’est ainsi, la poésie précède la pensée. Le poète consigne en effet une part de l’homme que la société fait mine d’ignorer ou bien s’emploie à bâillonner. Car en sacrifiant à la réussite, aux sournois exercices du pouvoir, l’individu écrase comme des punaises toutes les idées de traverse. Si la raison châtre ses illusions, si celles-ci lui restent dans la gorge tel un remords, c’est aux nouveaux prêtres d’aujourd’hui qu’il s’adresse pour l’en délivrer. La poésie n’est remboursée par personne et c’est heureux. Elle témoigne pourtant, anonyme et secrète, d’une faille intérieure, d’une tectonique de l’impossible. Mais comme elle ne met à jour que du mythe individuel – un linceul d’absolu tissé d’apaisement –, la poésie paraît archaïque. Méprisée, fétu de la culture, tout la balaie dans un monde en miettes. Certains voudraient qu’elle emprunte à la science quelque éclat mis sur orbite, quand, venue de la solitude, elle propose avant tout des éclairs froids et des cendres. Le poète est ainsi un mort-vivant : un instrument ; l’archet délivre une vibration plus ou moins agréable, c’est tout. Et ce qu’on dit peut bien ne retenir l’attention que de quelques personnes, cela ne condamne pas la passion chaque matin plus raisonnée, pour sourire par tout le corps.

[Poème en prose extrait de La Vie crépusculaire, Cheyne, prix Kowalski de Lyon, 1996, repris dans La Porte, éditions Possibles, 2018]

 

Le violon démembré

(« Le passé est ce qui nous attend. », C.M. Cluny, Inconnu passager, 1978)

I

Les saisons, la pluie, le soleil, les oiseaux avec leurs nids ont fécondé l’arbre en chemin vers le ciel, jusqu’à ce qu’une chaîne hurlante l’abatte et le débite et que sa part d’œuvre, la plus belle aux yeux des marchands, arrive sur un établi. Saucissonnées, liées, les planches ont d’abord séché comme des os dans une châsse. Puis un luthier a scié, chantourné, raboté, creusé, collé les tables sur les éclisses, lissé le tout avec un éclat de verre. Et, taraudé l’enfouissement des clés, la cire bue, séchée, les cordes tendues, un archet a délivré le nouveau-né.

Sous les doigts de l’enfant qui doivent apprendre la caresse, l’archet ne viole pas les cordes, pas toujours. La petite caisse frémissante sous l’oreille délivre des gémissements, des cris retenus, presque la tendresse du monde quelquefois. Les poitrines à l’unisson, tous deux halètent, se dépassent. Certaines heures filent la fête. D’autres fois, l’effondrement, la colère, le trépignement l’emportent. On dirait que le violon fait la tête ; perdu au milieu d’un marais, il a froid ; la chaleur le fait gonfler. L’enfant n’est guère à l’écoute, qui reproche, le nez levé, la tête au ras des herbes, le cœur emballé, ou glacé, cela même qu’on reproche à son amour, la patience abattue.

II

Abandonné parfois sur une chaise de velours, on pourrait le croire une mère au miroir ou dressée d’entre des draps, les doigts dans les cheveux, les seins dardés et la peau entière, sous les cordes, prête à entonner Que ma joie demeure.

Devant l’homme aux fesses étroites, au dos parfaitement rectangulaire, l’amante accroupie, d’une main de rêve, pétrit de la lumière, dans sa propre joie, se renverse, les rêves bientôt jetés en fronde sur les épaules.

Ou bien ce sont des lettres lues, relues, froissées, défroissées, écrasées, caressées dans un coffre secret sous des faveurs ocres ou vertes, la liasse entière soudain aspirée sous les lèvres, plaquée contre la poitrine sinon nue, découverte, qui brûle.

Des doigts patinent, des souffles, des lèvres rapprochées effleurent la nuque. Un genou gagne ses racines. Une main lui prend les chevilles.

Quand la rumeur s’estompe entre des bancs d’orchidées, pour un regard, il se donnerait dans cette salle pleine d’ogives, oubliant tout jusqu’à la vie, perdue depuis peu. Il volerait en éclats pour découvrir une sensation de plus.

Mais à quoi rime un tel mensonge, tandis que l’immobilité, la fixité, le vide absolus s’avèrent encore plus dénués de sens ?

III

À travers combien de soucis, de frustrations, d’élans, d’échecs et de clartés aussi, chacun cherche à saisir de pauvres joies qui le touchent, une épaule où s’appuyer, un archet qui le fasse vibrer. À la différence du chat, comme de l’oiseau, la vue courte, l’expérience bréhaigne, l’homme hurle, piaffe. La déraison est son plus sûr aliment, tandis qu’après l’arbre et le violon, l’enfant traverse à son tour l’étuve et le gel. Passent les hommes, plus cruels et innocents que les objets en mille morceaux ! Mais démembré, les restes du violon parachèvent un tableau neuf. Les gouges, les couteaux, les encres d’un ami graveur le ressuscitent. Quoique éclaté, il reste visible, par le sursaut de l’art. La lumière surgit sous la presse. Son autre vie enchante de nouvelles essences. Le mépris, c’est le dégoût craché alentour, alors que l’admiration fait la bonté.

L’art est amour, sinon rien. Nul ne témoigne pour la mémoire seule, mais pour le plaisir d’être au monde. Le chemin de l’écriture est clair : on n’écrit que de soi, mais on écrit pour les autres. Et le lecteur, après le violon célèbre l’amour, fût-ce à travers des requiem. Entre l’écorce et le silence, où vont les bouches avides des plus secrets désirs, sur la terre entière, la plénitude est notre unique raison d’être.

[Poème extrait du recueil inédit, Des jours de pleine terre, pré-publié dans La Porte, éditions Possibles, 2018]  

 

Né en 1950, Pierre Perrin a publié, parmi une vingtaine d’ouvrages, Manque à vivre, en 1985, La Vie crépusculaire, prix Kowalski de Lyon, 1996, Le Cri retenu, Cherche Midi, 2001, Le Modèle oublié, Robert Laffont, 2019. On peut consulter son site ainsi que la revue mensuelle, Possibles, qu’il héberge : http://perrin.chassagne.free.fr

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