Interview. Hélène Gestern : Grand Prix RTL Lire 2022 pour son roman « 555 » aux Éditions Arléa

La romancière nancéienne Hélène Gestern vient de recevoir le Grand Prix RTL Lire 2022 pour son roman au titre mystérieux, 555. L’intrigue soutenue par une savante construction narrative offre une lecture haletante autour de la découverte d’une énigmatique sonate inédite de Scarlatti qui devient l’objet de toutes les convoitises des musiciens et des collectionneurs. Sur ce fond de polar de virtuoses, l’autrice fait évoluer des personnages d’une extrême sensibilité, participant chacun d’entre eux à des histoires personnelles, intimes et secrètes d’une profonde humanité.  

Comment avez-vous accueilli l’excellente nouvelle du prestigieux Grand Prix RTL Lire 2022 ?

Avec joie, évidemment. C’est une très belle marque de confiance de la part des lecteurs et une superbe occasion de faire connaître le livre. Le précédent ouvrage, Armen, avait paru deux jours après le confinement, à un moment où toutes les librairies étaient fermées. Le prix aide aussi à oublier cet épisode difficile.

« Ce livre est une fiction », écrivez-vous dans la Note de fin de votre roman. Cet avertissement raisonne comme un défi que vous lancez une fois de plus à ce moyen littéraire pour construire votre réel romanesque. Vous l’aviez fait dans Eux sur la photo (2013) ou dans L’odeur de la forêt (2018). Pourriez-vous nous en dire plus sur la genèse de votre dernier roman et sur le rapport que vous entretenez justement à cette fiction qui le construit? Autrement dit, comment la romancière que vous êtes, arrive à construire à partir d’un bout de fiction une histoire tout aussi tangible et authentique que l’enquête que vous nous proposez dans 555 ? 

La question de la fiction et de la réalité est toujours délicate en littérature. Je n’écris pas de roman réaliste, mais des romans à énigme dont la trame est réaliste. À partir du moment où j’ai fait ce choix je veux donner à mes histoires – et à celle-ci en l’occurrence – une certaine crédibilité. Je me dois en conséquence de l’ancrer dans une forme d’authenticité, qui se nourrit à la fois de connaissance historique, mais aussi d’un soin apporté à la représentation de ce que peuvent être les détails, les habitudes, les pratiques d’un certain monde, ici celui des musiciens et des artisans du bois. Par ailleurs, et étant donné que 555 parle de la vie d’un musicien qui a réellement existé, Domenico Scarlatti, il me semblait important de clarifier cet aspect fictionnel : je n’ai pas cherché à romancer certains épisodes de sa vie ou à reconstituer imaginairement ce qu’on ignore de son existence – c’est-dire presque tout. J’ai simplement voulu montrer des personnages contemporains amoureux de sa musique. Sur un plan éthique, il est toujours délicat de manipuler du matériau biographique et de le mêler à une narration romanesque : cela exige des précautions, une indication précise des sources qu’on a utilisées, et une insertion de ces pans de réel dans un tissu textuel qui prendra soin de ne pas dénaturer ou détourner l’authenticité de ce matériau. Préserver le grain d’une voix, le tissu d’une vie, c’est important… Ce qui explique qu’il y ait, à la fin de L’Odeur de la forêt, d’Armen ou de 555, une bibliographie ou des indications sur la part du réel et celle de l’invention dans le livre.

Vous avez fait mention du compositeur de génie et claveciniste virtuose Domenico Scarlatti. D’où vient cet intérêt pour la musique baroque et en quoi la personnalité de ce musicien vous a-t-elle inspiré ?

J’ai rencontré l’œuvre pour clavecin de Domenico Scarlatti il y a maintenant très longtemps et ce fut le choc esthétique le plus important de ma vie. Elle n’a jamais cessé de m’accompagner.

Que veut dire le titre encodé de votre roman ? À quoi fait-il référence et que pouvez-vous nous dire à ce stade du symbole qu’il contient ?

Le titre n’est ni un code ni un symbole : 555, c’est le nombre de sonates de Scarlatti qui ont été inventoriées par le claveciniste et musicologue Ralph Kirkpatrick.

On découvre petit à petit, à l’aide de fragments parcellaires entrecroisés, l’histoire que raconte votre roman. Pour résumer, il s’agit de la découverte accidentelle par un luthier d’une partition dans l’étui d’un violoncelle, partition très rapidement supposée être une sonate originale de Scarlatti. Que se passe-t-il à partir de cela ?

Cinq personnages, pour qui la musique de Scarlatti joue un rôle capital, ont vent de l’existence de cette partition. À partir de là, ils se mettent frénétiquement à sa recherche, ce qui va les amener, par ricochets, à un certain nombre de questionnements sur ce qu’ils sont, ce qu’a été leur existence jusque-là, et ce qui au fond les fait vivre.

Quant à la structure narrative de votre roman, vous avez opté pour une construction basée sur les noms des protagonistes qui entrent petit à petit en scène pour éclairer l’intrigue qui se dévoile avec parcimonie au fil des pages. Pourquoi cette option dramaturgique, comme des monologues qui se succèdent et s’éclairent mutuellement ?

Parce qu’il est toujours intéressant d’orchestrer plusieurs voix au sein d’un roman, ou plus exactement de superposer des subjectivités. On raconte l’histoire à travers les yeux des personnages, leurs émotions, mais aussi on restitue la trame des faits avec leur interprétation à eux, puisque chacun lit les événements et les réactions de l’autre à l’aune de ses préoccupations. Parfois ils voient juste, parfois ils se trompent… Il en résulte des ambiguïtés, des malentendus, des erreurs d’interprétation, et tout cela, les sentiments, les intuitions et les malentendus, ne cesse de se télescoper, pour former le substrat (é)mouvant qu’on appelle les relations humaines.

Parlant de ces personnages, plusieurs d’entre eux peuplent votre histoire. Prenons quelques exemples et essayons de voir plus clair dans ce monde si particulier. Quelques mots sur Giancarlo Albizon :  « quarante-six ans, luthier. Père vénitien, mère française. Une réputation exceptionnelle à travers l’Europe » – écrivez-vous. Comment pourriez-vous nous décrire cet homme et quelle place occupe-t-il dans l’intrigue de votre roman ?

Il occupe une place un peu à part, car il n’est pas, comme les autres, fasciné par la musique de Scarlatti. Sa motivation pour retrouver la partition, à laquelle il ne prête d’ailleurs au début que peu d’attention, est ailleurs. C’est un drôle de personnage, ambigu et contradictoire, un artisan de génie qui gâche son talent en menant une vie dissolue, un amoureux du son avant de l’être de la musique. Mais sa présence rappelle aussi combien sont indispensables ces médiateurs de l’ombre, les luthiers, les facteurs d’instruments, et combien l’existence d’un répertoire musical est tributaire de ceux qui ont développé des manières nouvelles de produire du son. Sans eux, rien ne serait possible.

Face à lui, Grégoire Coblence, restaurateur de meubles anciens et passionné lui aussi par la musique. Il est sans doute celui à qui vous confiez le plus les rênes de la narration. Que pouvez-vous nous dire de ce personnage ?

C’est le seul qui ne soit pas musicien ou expert, contrairement à tous les autres. Mais paradoxalement, c’est sans doute un des plus sensibles à la musique, dont il nourrit sa vie et qu’il idéalise, un des plus sensibles tout court, peut-être. Il va traverser, dans son innocence, un faisceau d’intrigues et de soupçons sans perdre pour autant sa réserve et sa sincérité. Il se trouve au centre d’une quête qui le dépasse ; cependant, elle va lui donner l’occasion d’approcher un monde qu’il révère et de sortir d’un chagrin intime qui l’avait retranché du monde.

L’éblouissante Manig Terzian, grande artiste septuagénaire, virtuose et spécialiste de Scarlatti, vit la fin de sa carrière avec dignité et hauteur. Elle impose un grand respect à ses admirateurs comme à ceux qui pensent que sa carrière décline. Qui est cette grande dame de la musique ?

Il est difficile de dire qu’un personnage « est » quelqu’un car il reste un personnage…. Celui de Manig Terzian a été nourri par des figures de grandes musiciennes, des femmes talentueuses, libres et opiniâtres qui ont souvent construit leur carrière dans le milieu assez dur qu’est le monde de la musique, d’autant que des femmes de sa génération ont souvent dû affronter une âpre concurrence masculine. Sa vie n’a pas été malheureuse, mais pas facile pour autant : elle est une enfant de l’école de la République, petite-fille d’Arméniens arrivés en France après le génocide, qui a appris la musique au Conservatoire, a pu faire ses études grâce à des bourses, dans des conditions précaires. Elle sait tout ce qu’elle doit à la vie. J’aime à penser que la conscience de son immense talent a fait d’elle une professionnelle rigoureuse, mais qui ne s’encombre ni de narcissisme ni d’orgueil. L’autre raison pour laquelle sa présence est importante est que cette artiste qui fête ses 77 ans dans le roman, est atteinte d’arthrose, ce qui signifie que ses capacités d’interprète ne vont pas tarder à être altérées. Mais au lieu de la diminuer, cette maladie va l’obliger à tenter d’appréhender la musique de Scarlatti par d’autres chemins, à approfondir sa relation spirituelle avec lui, à réfléchir sur ce qui, dans une vie, compte réellement. L’âge et la vulnérabilité, au lieu de diminuer son talent, le magnifient.

À l’ombre de cette grande dame, se déploient les ailes d’Alice, sa petite-nièce, digne héritière du talent familial. Est-ce que pour vous cette jeune prodige est comme une permanence, comme une garantie de la survie de l’art ? Est-ce que vous lui accordez ce rôle ? Sinon lequel ?

La transmission est un aspect fondamental de la vie : si nous mourons sans que quiconque ait pu hériter des connaissances que nous avons accumulées, à quoi bon ? J’ai beaucoup d’admiration pour les grands pédagogues, aussi bien en musique que dans d’autres disciplines : ils font don du meilleur d’eux-mêmes, ils sont capables de penser au-delà de leur personne, de faire confiance à la génération qui leur succédera. Il me semblait aussi important de représenter une instrumentiste et professeure qui aime ses élèves, prend du plaisir à travailler avec eux, les guide avec fermeté, mais aussi humanité et tact, aux antipodes de la caricature du virtuose qui, sous prétexte qu’il est un grand artiste, se croit autorisé à humilier ses élèves et à leur hurler dessus. J’ai l’impression que le magistère, le vrai, n’est jamais un exercice d’autorité brutale, contrairement à ce que certaines représentations caricaturales du professeur-tyran aiment à faire croire.

Parlons également de ceux qui tournent autour de la mystérieuse sonate. Ce sont des collectionneurs ou des spécialistes universitaires du compositeur italien. Que pouvez-vous nous dire des gens comme Joris de Jonghe ou le professeur Rodolphe Luzin-Farge ?

Chaque personnage est là, au fond, pour emblématiser une forme de rapport à la musique. Joris de Jonghe représente le collectionneur, un peu monomaniaque, dont le démon de la collection a mangé toute la vie au point qu’il a négligé son épouse, Beatrix. Maintenant qu’elle n’est plus là, il se raccroche à la musique d’un compositeur qu’ils ont follement aimé tous les deux, ce qui est sa manière de tenter de recréer la présence de celle qu’il a perdue, quand bien même il sait que tout ceci n’est qu’une illusion. Rodolphe Luzin-Farge est l’érudit, le musicologue, le biographe, sans cesse avide d’en savoir plus, de chercher de nouvelles traces de Scarlatti auquel il a consacré toute sa vie de chercheur. Il veut régner sans partage dans le monde universitaire, être l’autorité incontestée. C’est un personnage âpre, souvent antipathique, mais chez qui la passion du pouvoir n’a pas tué le goût de la musique.

Propos recueillis par Dan Burcea

Photo de l’autrice : © Philippe Matsas

Hélène Gestern, 555, Éditions Arléa, 2022, 448 pages.

                                                                                  

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