Portrait en Lettres Capitales : Dana Grigorcea

 

Qui êtes-vous, où êtes-vous née et où habitez-vous ?

Qui suis-je ? J’espère être une aristoï cherchant la vie authentique au détriment des choses éphémères. Enfin, cette année je suis présentée comme suit : voici Dana Grigorcea, née en 1979 à Bucarest, domiciliée à Zurich, écrivaine roumaine et helvétique, qui vient tout juste d’écrire un roman sur Dracula et les malheurs de notre société intitulé Die nicht sterben [Ceux qui ne meurent pas].  

Vivez-vous du métier d’écrivaine ou, sinon, quel métier exercez-vous ?

Je suis écrivaine et je possède, avec mon époux, Perikles Monioudis, lui aussi écrivain, une maison d’édition à Zurich, Telegramme Verlag.

Comment est née votre passion pour l’écriture ?

Ma passion pour l’écriture vient dans le prolongement de ma passion pour la lecture, qui vient à son tour de l’enthousiasme à nommer correctement des états et des sensations. J’ai passé mon enfance dans un monde de silence, de peur d’appeler les choses par leur vrai nom, et la littérature a toujours été une fenêtre lumineuse.

Quel est l’auteur/le livre qui vous a marquée le plus dans la vie ?

Je crois qu’il s’agit de l’histoire d’Arthur Aronymus (Arthur Aronymus und seine Väter) de Else Lasker-Schüler, car c’est une histoire sur la tolérance, racontée avec grande subtilité et délicatesse.

Quel genre littéraire pratiquez-vous (roman, poésie, essai) ? Passez-vous facilement d’un genre littéraire à un autre ?

J’ai publié trois romans dont le dernier traite d’un grand mythe de mon pays d’origine, une nouvelle (traduite en français : La dame au petit chien arabe), un recueil d’essais sur la littérature et l’empathie, un livre de contes portant sur le ballet et l’opéra et cinq livres pour enfants, dont le dernier traite de la migration des cigognes vers l’Afrique. J’écris facilement, car je me mets à écrire seulement quand j’ai impérativement quelque chose à dire.   

Comment écrivez-vous — d’un trait, avec des reprises, à la première personne, à la troisième ?

Chaque livre est différent. Le contenu détermine le choix du style. Dans Die nicht sterben [Ceux qui ne meurent pas] je raconte à la première personne et je choisis une narratrice avec laquelle l’identification est facile. Elle appartient à la bourgeoisie, elle aime l’art et passe ses vacances d’été dans une petite localité aux pieds des Carpates qu’elle présente en ces termes : « Les Bucarestois qui y avaient des maisons de vacances nommaient le lieu village, les habitants s’entêtaient à l’appeler ville, car ici il y avait eu jadis une usine de tissage où la plupart des paysans avaient été embauchés, tandis que nous définissions l’endroit, avec esprit conciliateur, un merveilleux lieu de villégiature. » 

Je caractérise mon personnage par son registre de langue. Ma narratrice est une sorte d’étrangère du lieu, comme tout lecteur, mais qui dans le même temps peut servir de guide. Elle décrit à la fois la beauté, le pittoresque et la corruption de l’endroit. Il s’agit d’un personnage agréable, volubile qui raconte sur un ton de confession, ce qui rend l’identification des lecteurs avec elle facile. Ensuite, petit à petit, mon héroïne se radicalise et avec elle se radicalisent aussi les lecteurs.  

D’où puisez-vous les sujets de vos livres, et combien de temps est nécessaire pour qu’ils prennent vie comme œuvre de fiction ?

L’idée du roman Die nicht sterben [Ceux qui ne meurent pas] m’est venue par exemple, pendant une tournée littéraire à travers l’Amérique. Je ne me souviens plus dans quelle ville, mais je garde encore à l’esprit la scène avec cet homme qui jette des cailloux à son chien dans l’eau. Le pauvre chien cherche ce que lui jette son maître pour rapporter, mais il ne trouve rien, car les cailloux tombent au fond de l’eau. Les passants rient et crient « how owsome! » (c’est terrifiant !), quel risible mauvais tour, tandis que le chien tourne, tout tremblant, dans l’eau. Je suis si remontée, contre moi-même surtout, pour ne pas être intervenue que dans mes fantasmes je pousse l’homme dans l’eau. Je récupère donc mon geste salutaire grâce à la littérature en jetant au chien, par-dessus la tête du maître, un bâton à l’eau. Cette scène correspond à l’épigraphe du roman, extrait du roman Dracula, de Bram Stocker où il est question du Mal qui à l’instar d’une pierre jetée à l’eau provoque des cercles de plus en plus larges. C’est ainsi que j’en suis arrivée à écrire un roman sur les vampires de notre société, sur l’indignation, sur le ton de revanche qui gagne actuellement de plus en plus de terrain et sur comment c’est de ne plus se voir dans le miroir, mais d’y voir uniquement les torts des autres.

Choisissez-vous d’abord le titre de l’ouvrage avant le développement narratif ? Quel rôle joue pour vous le titre de votre œuvre ?

Oui, en effet, je choisis d’abord le titre, même si je dois le changer par la suite. Le premier titre de dernier roman a été « Dracula : comment cela fut en réalité ». Le titre signale le monopole de la vérité, qui est le thème central du roman.

Quel rapport entretenez-vous avec vos personnages et comment les inventez-vous ?

Ce sont mes personnages qui me trouvent et non l’inverse. Certains s’emparent littéralement de mon âme, d’autres attendent, avec retenue, que nous fassions plus ample connaissance. C’est moi qui accueille, je me comporte respectueusement avec tout le monde, même avec l’impitoyable Vlad Țepeș. 

Parlez-nous de votre dernier ouvrage et de vos projets.

Mon dernier roman, Die nicht sterben [Ceux qui ne meurent pas], est un roman social et historique avec des vampires. Ce fut une grande surprise pour moi qu’une maison d’édition de l’envergure de Penguin Books s’aventure à publier un tel livre, à premier abord inaccessible au grand public et une plus grande surprise encore, fort agréable, que le roman reçoive des critiques enthousiastes, tant dans les revues que sur différents blogs. Ce qui me réjouit encore plus, c’est que lors des soirées mondaines de littérature en marge de ce nouveau livre, les animateurs abordent tant de sujets littéraires, sociaux et politiques que je ne parviens pas à me répéter et donc à m’ennuyer en l’évoquant.  

Mon second livre paru cette année est le livre pour enfants Marius fliegt nach Afrika [Marius s’envole pour l’Afrique], un conte sur la migration des cigognes et celle des humains.

Et puis, j’ai, avec mon époux, l’écrivain Perikles Monioudis, une petite maison d’édition à Zurich, Telegramme Verlag, où nous avons édité six titres ce printemps et où nous sortirons encore quatre titres à l’automne. La lecture des manuscrits, le travail de rédacteurs et celui de promotion nous prennent beaucoup de temps. L’année prochaine, j’espère que nous aurons un café littéraire et que nous pourrons émettre sur les ondes courtes nos rencontres matinales ou nos soirées littéraires. 

(Traduit du roumain par Gabrielle Sava)

Crédits photo de l’auteure :  Mardiana Sani

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