Sabine Huynh « Elvis à la radio » – le roman comme écriture de soi(e)

 

Le roman de Sabine Huynh Elvis à la radio (Éditions Maurice Nadeau) est à plusieurs raisons une des grandes révélations de cette rentrée littéraire. Renvoyant en filigrane à la célèbre formule durassienne selon laquelle écrire « c’est hurler sans bruit » et se déclarant « bien incapable de démêler la fiction du réel » l’écrivaine née au Vietnam pendant la guerre et arrivée en France durant sa plus tendre enfance nous propose un roman autobiographique animé à la fois par une volonté de plonger dans les sédiments de la mémoire – « tout est mémoire », nous dit-elle – et par une introspection sur l’acte et le pouvoir de l’écriture.

Cette immersion ne sera pas facile devant l’inévitable et douloureuse pression qu’exerce sur elle l’oubli et le besoin inavoué de transposer/transporter ce vécu tout au long de son récit. De ce point de vue, Sabine Huynh réussit à créer une magistrale narration ondulatoire, d’une rare sensibilité, où chaque souvenir fonctionne de manière récurrente comme une pierre ricochant à la surface de sa narration et éveillant un irrépressible besoin de dire son histoire, dans un aller-retour frissonnant, osant dire la vérité sur elle-même, la chose la plus difficile sans doute, surtout lorsqu’elle se retrouve forcée à « cogner toute sa vie sur une porte qui ne s’ouvrira jamais ». « L’écriture pour moi – finira-t-elle par dire à la fin de son livre – consiste peut-être en la recherche d’une façon délicate et respectueuse d’exprimer l’indicible, sans plaintes ni récriminations, même si je sais que cela n’est pas toujours possible ». Relevons ici ce « peut-être », adverbe marquant l’éventualité et la ressemblance qui n’est, disons-le, que le geste d’une révérence de la part d’une narratrice saisie par le pouvoir indomptable des mots. Et pourquoi ne serait-elle pas autorisée à parler ainsi, elle qui connait mieux ce mécanisme complexe, en tant que polyglotte et traductrice, et pour qui écrire est synonyme de « préserver la lumière vitale » du réel à travers la fiction ? Il suffit de lire cette autre déclaration qui prouve son attachement à la vie secrète du langage comme moyen de rendre compte du monde : « Les mots hésitants qui cherchent leur voie et leurs alliés sont la manifestation de ce qui s’est construit en nous à partir des traces que les autres ont laissées en nous ».

Cette affirmation la conduit inévitablement à s’interroger sur la question essentielle du rôle de l’écriture, qu’elle énonce dans la pure lignée barthienne, celle de l’écriture de soi, que nous essayons de résumer ici par cet enchaînement entre mémoirehistoiresouvenirfiction, « notre souvenir de cette histoire, qui est une fiction en lui-même ». Ce regard introspectif prend désormais une dimension mémorielle tournée vers la capacité testamentaire de l’écriture, vers un présent ressenti/vécu comme tel : « Nous écrivons pour maintenir la présence, parce que si nous n’écrivons pas, c’est comme si l’autre n’avait jamais existé ».  

Munis de ces quelques clés de lecture, serons-nous dès lors plus aptes à comprendre la complexité du personnage qui habite l’histoire racontée par ce roman ?

Beaucoup de défis sont à relever, dont le premier est celui de comprendre la condition de double exilée de l’héroïne, d’abord à travers la condition de ses parents arrivés en France comme réfugiés politiques et ensuite, par celle qui la concerne surtout pendant son adolescence, mais pas seulement, subissant ce qu’elle appellera « l’exil de soi ». Ces deux hypostases renvoient de concert à un des thèmes centraux du livre, celui du désespoir et de la solitude, du besoin déchirant d’être aimée et de l’absence de réponse à cette supplication (le refus comme porte fermée dont nous parlions plus haut), et, enfin, « des tentatives inconscientes de répondre à l’exil de la famille par la pérennité », ce « combat contre la dispersion », que Sabine Huynh emprunte à Walter Benjamin dans Paris, Capitale du XIXe Siècle : le livre des passages, et qui est matérialisé dans l’économie du roman par la présence d’un carnet de recettes et d’un classeur de poèmes, deux objets censés engloutir tout cet océan de solitude. Être différent prend pour la narratrice l’habit « d’un besoin insatiable de consolation », désir resté lettre morte devant la violence et l’attitude mutique de ses parents.

Là encore, nous touchons à une autre dimension sensible du roman, celle où la narratrice tente de comprendre, voire de se risquer à expliquer ce manque d’amour parental, cette sécheresse de cœur, cette apprêté et leur penchant à se décharger par la dureté sur leurs progénitures. Plusieurs choses plaident lourdement à leur charge : l’abandon dès sa naissance de cette fille ainée, enfant non désirée, la famille attendant plutôt un garçon, finissant par être confiée à la grand-mère maternelle qui devient de fait sa vraie mère. Suivra l’exil en France qui sera fatal au père et à la mère, « le déclassement brutal et (le) racisme les tuèrent à petit feu et rongèrent leur santé mentale » et qui les conduira à affamer et à traiter avec violence leurs enfants. Sabine Huynh met ici en lumière une des épreuves connues par tous les immigrés coupés subitement de leur histoire et obligés à supporter ce changement avec plus ou moins de facilité, mais surtout avec plus ou moins de sacrifices pour affronter la nouvelle vie qui se dessine devant eux. En cela, elle scrute surtout le drame intérieur induit par ce qu’elle appelle une dégradation de leur condition sociale et, sans doute, par une certaine idéalisation du pays d’accueil, une naïveté, oserions-nous dire, qui se heurtent à une réalité autre, à un quotidien fait d’inattendues contraintes, de responsabilités nouvelles et d’obligations urgentes de survie.

Cette réalité est résumée par ces mots qui s’affranchissent de tout commentaire, tellement ils résument l’histoire de ces gens venant de la guerre et de la destruction massive : « Toutes les chaînes sont les mêmes : chaînes visibles ou invisibles, entravant les chevilles d’esclaves, de prisonniers, de travailleurs ; chaînes de montage ; chaînes de meurtres en masse ».

Une autre métaphore vient s’ajouter à ce symbole de permanence opprimante : celle de l’habit du père, ce bleu du travail noirci par des taches tellement tenaces que le lavage acharné de la fille qui du haut de ses 15 ans, n’arrive ni à l’enlever ni à le faire accepter. Voici cette longue citation sous forme de dialogue intérieur qui en dit long à ce sujet : « Mais revenons à son bleu de travail, gisant au fond de la baignoire, gorgé d’eau, et à tes mains, tes bras, plongeant jusqu’aux coudes dans le jus noirâtre de l’usine, pour frotter le tissu, en vain. Le cambouis des machines ne pardonne pas, tu as beau rajouter de la lessive en poudre, c’est trop gras, ça ne mousse plus. Tu changes l’eau, une fois, deux fois, six fois, tu t’acharnes à frotter la toile épaisse qui n’en finit pas de cracher son brouet sombre. Tu penses aux blanchisseuses de Zola ».

Revenons au personnage à qui Sabine Huynh confie son autobiographie. Difficile à dire qui est-elle, tellement la complexité de son vécu est complexe.

Essayons d’évoquer quelques éléments de sa personnalité à travers plusieurs interrogations auxquelles les lecteurs auront l’occasion d’y voir plus clair. Pourquoi pendant toute son adolescence, l’héroïne se définit-elle comme une enfant des caves ? Jusqu’où la faim la poussera-t-elle, et pourquoi parle-t-elle des biscuits pour chiens ? Comment grandir dans un monde sans modèle où l’imitation des autres sera la seule règle à construire ses repères? Quel regard porter sur soi ? Que dit la photo de son enfance qui illustre d’ailleurs la couverture du livre ? Pourquoi l’évènement du saut du haut de son balcon la marquera si durablement, jusqu’à un saut en parachute libérateur et encore plus mémorable des années plus tard ? Comment devient-on mère sans la présence dans sa vie de sa propre mère ? Quelle signification a le mot usine pour le père ? Jusqu’où les souvenirs disent vrai et où s’arrête la mémoire ? 

Nous pourrions continuer ainsi avec une suite encore plus longue de questions, ce qui n’enlèvera sans doute en rien la curiosité de lire ce livre bouleversant.

Mais comment terminer cet article sans parler de l’humanité qui traverse ce roman, une humanité portée avec une pudeur et une rare émotion ? Nous assistons à la transformation d’une « extrême solitude de la cave, la plus grande que j’ai éprouvée dans mon existence, en la compagnie d’araignées » en un chef d’œuvre tissu de fils d’araignée transgressant la peur en un texte capable non pas de tout dire mais – victoire suprême du langage ! – de tout suggérer.

Qui pourrait, enfin, mieux qu’elle, nous apprendre à compter les secondes qui nous conduisent lors du saut en parachute de la mort probable à la victoire certaine sur ses peurs ?

Elvis à la radio est de ce point de vue le roman d’une œuvre-vie, capable de donner à la fiction le pouvoir d’apaiser le réel et de rendre possible la recherche « du bonheur perdu ». Il dessine un territoire où les choses simples et ô combien consolatrices tentent de guérir l’indicible solitude de l’âme de son héroïne. Les chansons américaines, dont celles d’Elvis, entendues en boucle à la radio vietnamienne et plus tard à la maison en France sont faites pour habiller ces moments précieux, comme le dit elle-même : « Elle finit par connaître la plupart de ses chansons par cœur, et ces dimanches de trêve, qu’elle attend toujours avec impatience, représentent le bonheur absolu pour la fillette qui valse et virevolte dans les bras de son père, au lieu de valdinguer sur le carrelage, couverte d’hématomes ».

Il offre en plus à des mots comme solitude, faim, peur et tant d’autres la chance d’instiller à leur champ sémantique le sens lumineux comme celui du bonheur et de la paix intérieure, comme l’illustre sa fin solaire qui nous aide à franchir le pas de l’écriture de soi à l’écriture de soie comme accomplissement et victoire de l’écriture: « J’écris ces phrases au saut du lit, en sentant quasiment le texte frémir sous mes doigts, si vivant, avec ses araignées de chagrin et d’espoir s’y baladant – que j’ai peut-être inventées pour donner un sens à tout cela, pour me raccrocher à un fil à la fois léger et tangible –, ses phrases sorties de ma tête et de mes mains comme des fils de soie et des toiles, ses cent mille mots et centaines de milliers de lettres serrés ensemble, aranéides et ourdissant un parachute aussi doux que le vent : des paroles tissées d’air et de souffle, pour ralentir et adoucir les chutes. »

Dan Burcea

Photo : © Miriam Alster

Sabine Huynh, Elvis à la radio, Éditions Maurice Nadeau, 2022, 316 pages.

  

  

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