Sophie Carquain : Deux poèmes pour célébrer les femmes

 

 

NAISSANCE

Ça castagne ça cagnasse,

Ça cogne et ça tracte,

Ça ravage ça ravine

C’est un cratère- un nombril

Une tempête,

Au centre de toi.

Ebahie, tu observes

La spirale qui t’emporte-

Déchaînée, déferlante,

Une vague.

L’heure n’est plus au doute-

Mais à l’évidence,

Impérieuse, obstinée, monstrueuse

Et comme ça fait du bien,

De ne plus pouvoir reculer,

Pour une fois.

Ca s’impose à toi,

possédée comme jamais,

Tu ne l’as été,

Comme jamais tu ne le seras,

Sauf à l’heure de notre mort (Amen),

Et tu comprends

Ce que signifie : exister vraiment.

Le ruisseau glacé,

S’écoule dans la rivière,

Qui enfle et gronde.

C’est une montagne,

Un cratère bouillonnant,

Un typhon.

Regarde :

Ca laboure, ça castagne,

Ca ravage et ça ravine.

Tu es possédée, sorcière,

Tu secoues tes serpents,

Méduse aux dents noires,

Troll des forêts,

Diane chasseresse,

Divinité foldingue

Des bourrasques,

Déesse de la guerre

Et du grand vent,

Déchaînée, ébouriffée, hurlante,

Tu te dégondes et te déhanches,

Tournoyant avec les sapins

Perdue dans la forêt,

Dans le noir des arbres touffus.

La terre se soulève un peu plus

Dans cette guerre sans fin,

Les hommes sont à l’abri,

Dans les tranchées,

Et toi, en première ligne,

sur le front,

Chair à canon,

Sur ton champ de bataille,

Dans le sang, les viscères,

Les entrailles-

Sainte Marie de toutes les mères,

Tu pries car en poussant,

C’est tout toi qui vas sortir.

Tu le sens, tu t’expulses

Toi-même par le bas,

Tête la première.

Alors tu cries

Écrasée par la pesanteur,

Dans ce vaisseau vers l’autre galaxie.

Les vagues de cinq mètres

Se fracassent, montent Et redescendent.

Quinze mètres, puis trente,

Tu crains de partir

avec le courant.

Mais tu t’accroches,

Et tu comprends.

Oui, tu comprends pourquoi

Tes grands-mères et arrière-grands-mères

Y laissaient la vie.

Et tu comprends pourquoi

On y laisse sa peau,

Parce que c’est précisément

Ce que tu es en train de faire,

Mourir, muer, muter,

Hurlante et mutique

Car tu as cessé de crier

Quand lui, s’est mis à le faire.

Bonjour.

 

LE PLAFOND D’ALICE

« Sky is the limit »

Tu grandis, telle Alice,

Dans son terrier.

Tu regardes tes bras pousser

Comme des tiges,

Tes jambes s’élancer

depuis la Terre

Jusqu’au ciel.

Un, deux, trois, Soleil,

Bouge, bouge, bouge,

Halte, et puis touche !

Potion Fortifiante,

Nectar, philtre, elixir,

Tout est en train de grandir,

En toi.

Tes idées ont la force d’un immeuble

De 35 étages

Tes pensées, tes projets ont poussé

Comme de la mauvaise herbe

Qu’ils disent, eux, là-bas,

Tout en bas.

Mais c’est de la mauvaise herbe

De la meilleure espèce,

Crois-moi.

Il n’y a que du bon,

Dans ce qui pousse aussi beau, aussi haut

Aussi vite.

Ca n’en finit plus,

Quelle puissance.

Et puis, tac.

Oui, TAC,

Dans ton terrier.

Un tout petit bruit,

Comme un déclic- un signal

Impossible de franchir le gué.

Derrière, rien que des barbelés.

Des barbelés qui s’enroulent, et se doublent

Et se triplent, comme une forêt de ronces…

Électriques

De nos contes d’enfants

Pour t’interdire d’avancer, ne jamais, jamais

Te laisser passer.

Te ralentir.

Tic, Tac, Tic tac

Tactique.

Là-haut-, tu vois le ciel,

Mais lui ne te voit pas.

C’est ce qu’on te dit, là, en bas

Tout en bas.

On ricane,

On t’observe, comme une pieuvre

Se déhancher dans un bocal.

Tu agites tes tentacules,

Si longues, puissantes…

Elle est où l’ouverture,

Personne pour t’aider

Dans cette transparence

Ce que l’on dit de toi ?

Jamais elle ne pourra.

Mais toi,

Tu cognes et frappes,

Et tac, tic tac,

Tu te dis que c’est une question de temps, tout ça

Et de ventre, oui, de ventre,

De force logée dans ton estomac ;

Tu te dis que ça ira,

tu le transperceras,

Tu l’ouvriras, cette trappe,

Qui mène encore plus haut,

1, 2, 3 soleil.

Tu t’y mets la nuit, maintenant.

Tu cognes, et tu frappes,

Tac, tac, tactique,

De jour, de nuit, de sieste.

Tu ne prends aucun repos.

Car tu t’aperçois bientôt

Que c’est une cage,

Un cagibi

En verre trempé,

Comme du béton armé,

Un placard où on t’a enfermée,

Une boule à neige,

Que tu dois secouer,

Encore, et encore,

Avant d’être ensevelie.

Tu as raison, tu sais, de te dire

Que c’est une question de temps.

Tic tac, tactique.

Regarde où tu en es, aujourd’hui.

Si loin, alors que ton arrière-grand-mère

S’est arrêtée au premier étage,

Que ta grand-mère a grimpé

Un peu plus haut- et toi,

Oui, toi,

Tu es déjà au trente cinquième,

Alors, un peu de courage,

De tact, et de tic,

Ce plafond de verre,

Crois-moi,

Tu vas l’exploser

Attention à gauche, En bas,

Et surtout, vers le haut !

Concentre-toi,

Ce philtre, Alice,

cet élixir, ce nectar,

Il est en toi.

Un jour, tu le briseras,

Le transperceras,

Sans te blesser.

Sans aucun bris de verre

Que ta propre colère.

Et crois-moi, ce jour-là,

Nous serons toutes là,

A droite, à gauche, en bas en haut,

Tu nous entendras

Rire, crier, applaudir,

Nous époumoner,

Pleurer de joie, 

Et enfin,

Grandir avec toi.

 

Sophie Carquain©

Sophie Carquain est romancière, scénariste, journaliste. Elle vient de publier le roman Juste à côté de moi (Charleston).

Elle a toujours écrit de la poésie, et pour la première fois décide de la publier dans Lettres Capitales.

 

 

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