Villes Ciudades. Poètes français et argentins d’aujourd’hui

 

Faire entendre l’Argentine en France et la France en Argentine, pratiquer la traduction réciproque du français et de l’espagnol, permettre à chaque poème de résonner dans le timbre et les couleurs de la langue de l’autre. Tel est le principe original de l’anthologie de poèmes contemporains que proposent Pascal Mora, lui-même poète, et le Café-poésie de Meaux, lieu de partage ouvert à tous les amateurs et auteurs de poésie. Une anthologie à double entrée, fruit du travail d’un petit groupe de traducteurs qu’il faut saluer, ponctuée de quelques photographies de vues urbaines, et qui réunit trente-deux poètes français et argentins dont les œuvres, principalement écrites en vers libres, s’ordonnent autour du thème de la ville — l’un des plus importants de la modernité poétique.  Une anthologie placée aussi sous l’invocation d’un poète qui, bien qu’il ait vécu sous d’autres latitudes, n’en symbolise pas moins l’union du poète et de la ville : Constantin Cavafy, le poète hellénophone d’Alexandrie, dont l’un des poèmes cité intégralement au début du recueil, élève sa ville natale au rang d’idée platonicienne pour la métamorphoser en une fatalité existentielle dont on ne saurait se libérer — toutes les illusions du voyage et de l’exil étant dénoncées — si ce n’est au moyen du poème lui-même. C’est le poème seul qui permet, par la série des variations mentales qu’il induit, de renouveler la légende et les formulaires de la ville — des villes —, d’en redire, dans une langue où chaque mot se libère, la géographie et les figures, bref, de la faire — de les faire — exister à nouveaux frais.

Parmi toutes les villes, il en est une qui compte de singulière façon : c’est, le cas échéant, la ville de l’enfance, celle qu’on porte toujours en soi comme la forme d’expériences premières et structurantes. Qu’il s’agisse d’une banale cité HLM dans la banlieue parisienne (Arezki Amroune, Pierre Collinet : « Les fleurs du mal »), ou d’une ville plus accueillante dont les sept collines rappellent celles de Rome (Lilí Muñoz, Victoria de mi infancia), elles sont celles dont le souvenir est un prolongement de soi, le décor disproportionné d’où jaillirent les questions archaïques et les émerveillements initiatiques de l’enfant. Théâtre de souvenirs mêlés qui portent le plaisir des jeux malgré la dureté du béton ou, paradoxalement, la découverte des grands rythmes naturels, la ville de l’enfance chantonne un air entêtant. Patrick Lannes, dans un poème dédié à son père arabophone (Pays ardent) montre ainsi combien l’habitent pour toujours ces villes brûlantes d’Afrique du Nord où l’on subit patiemment la domination du soleil dans l’attente de la source vive.

Mais une telle ville est aussi, par définition, celle où l’on n’a pas choisi de vivre. L’invention poétique tourne plus nettement à l’éloge quand il s’agit de la ville qu’on a, au contraire, élue — de celle où l’on a décidé de faire halte. Elles sont au demeurant nombreuses, constate Pablo Urquiza, ces villes qui dévoilent leurs appas aux âmes rêvant de s’échapper (Quien decide, ciudad…). Dans une composition de sept strophes rimées à forme fixe, Claudine Sigler chante son amour d’Ostende, la cité flamande qui réserve la chaleur de son accueil à ceux que n’effarouchent ni sa pluie ni les ombres hallucinées de ses peintres natifs, James Ensor et Léon Spilliaert (Ostende). A l’occasion d’un bref séjour, la capitale de l’Allemagne fait à Marie-Jo Istin, dans les entrelacs de l’oubli et de la mémoire, le don d’une vie qui s’apaise à l’ombre des arbres nombreux, mais qui ne cèlent rien des pierres écrites d’où le passé interpelle les passants (Bons baisers de Berlin) ; et, lors d’une simple promenade à Meaux, Jean-Marie Martin fait l’expérience, banale mais toujours renouvelée, de la coappartenance de l’espace et du temps (Allons nous promener). Sous l’éclat des couleurs pures d’une île de la mer Egée, une promenade parmi un dédale rocailleux se fait procession jusqu’au cœur du mythe — au plus loin des chronologies humaines (Marta Ortiz, Mykonos). On peut aussi, au contraire, venir à contre-cœur dans une ville puis succomber à son charme sensuel — telle Daría Rolland Pérez qui s’enivre à Valencia, malgré ses réticences premières, du bleu du ciel et de la mer (Valencia y la forastera). Il y a enfin la ville dont le nom seul suffit à susciter le désir et à faire vibrer l’imagination (Sébastien Souhaité, Villes) : la ville maintes fois célébrée, la ville dont on a toujours entendu parler et que l’on croit connaître avant même d’y avoir mis les pieds. C’est la tâche du poète que d’en renouveler le cantique sans en déformer la silhouette. Car chaque ville a ses symboles intangibles. Esteban Charpentier personnifie ainsi Buenos Aires sous les traits d’une fille facile et difficile, tendre et cruelle, dont le tango emporte et les misères et les contradictions — plaçant de la sorte la capitale argentine sous le signe de l’irrésistible et de l’impitoyable (Buenos Aires). Alors que José Muchnik, s’il inscrit aussi le tango au cœur de son évocation de Buenos Aires, lui confère un caractère de danse cosmique assortie à l’alternance du jour et de la nuit, reliée aussi à la multitude des vies humaines que concentre la ville : des vies qu’il demande au promeneur de considérer dans leur dépouillement, au moment où l’aurore semble se déployer au son du bandonéon (Como un tango de madrugada). Et, quand la nuit silencieuse tombe sur la ville, elle devient pour l’écrivain la métaphore de sa nécessaire solitude — cette thébaïde où il peut cultiver l’égoïsme indispensable à l’écriture du livre (Celia Fontán, Escribir de noche).

Mais les villes ne cessent de s’étendre, comme si la planète était condamnée à la fin à n’être recouverte que par une ville unique et tentaculaire (il est d’ailleurs remarquable que les zones urbaines accueillent aujourd’hui, en France, 8 habitants sur 10, et 9 sur 10 en Argentine). « Allá es aquí », proclame Osvaldo Burgos : ailleurs est ici — dans un poème qui dit l’effritement du sens et le chaos menaçant la ville globale où tourbillonnent les délocalisations et les relocalisations en tout genre. Un effondrement lent se produit qui nous entraîne dans l’indifférence et l’indifférenciation, et la violence est alors la seule langue dans laquelle l’humanité sache encore communiquer (Allá es aquí). Sandra Graciela Gudiño ouvre le journal du jour où se récapitulent — toujours les mêmes et toujours nouvelles — les misères accablant l’humanité, mais retourne le nom de sa ville natale — Santa Fe — pour donner à son poème un titre — Fe santa — qui affirme, malgré la faim partout inassouvie de justice, sa foi intacte dans la vie.

            Au revers de l’éloge, les griefs : concentrations humaines, les villes ne peuvent que concentrer aussi les négativités produites par l’homme. A commencer par les mensonges qui se logent dans certaines architectures. Au vrai, c’est le procès de nombreuses villes modernes qu’on pourrait instruire de ce point de vue, et le dossier des villes françaises ne serait pas le moins épais. Le cas de l’Argentine est éloquent. On se rappelle ce que disait Borges : « Les Argentins sont des Européens qui sont nés en exil. »  C’est de cette conviction de ne pas totalement y être ou en être que semblent issus, par exemple, tous les quartiers de Buenos Aires qui ne sont que des pastiches du style haussmannien de Paris. Mais c’est sans doute aussi le malheur de toute ville coloniale que de receler ce type de falsification, que Bernardo Schiavetta repère dans une simple fontaine dont le style emprunté finit par provoquer une déréalisation, où l’élément naturel est le seul auquel l’on puisse se fier : « Sauf l’eau vive, rien n’était vrai » (A una fuente en Córdoba del Tucumán). Hors du mensonge, un affect existe qui s’éprouve toujours dans sa vérité : l’angoisse. Dans une page tirée de son roman Disparaître, où l’écriture atteint un niveau de densité égal à celui du poème en prose, Etienne Ruhaud fait passer le vent glacé de la solitude qui s’engouffre entre les tours du quartier de la Défense — décor mortuaire et lieu désertifié depuis l’origine. Une solitude telle que la moindre foule suffit à la conjurer, dût-on la trouver dans le bruit et sous des lumières aveuglantes, au fond des couloirs du métro.  Ces villes délaissées opposent une sorte de refus à l’homme ; nous y sommes tous pourvus, semble-t-il, d’un double qui pourrait se muer en assassin (Jérôme Thomas, La haine citadine). Un refus que symbolisent également les longs trottoirs où déambulent ces myriades d’inconnus que plus jamais nous ne reverrons (Eric Dubois, La Ville) — les trottoirs interminables qu’il faut parcourir avant de rejoindre la porte du domicile (Diana luz Bravi, Veredas infinitas)  Encore faut-il signaler qu’une forme de mort, aussi prosaïque que réelle, est à l’œuvre dans nombre de ces villes modestes que nous connaissons bien en France, où l’on ne parvient plus à faire tenir ensemble les fonctionnalités nécessaires à la vie quotidienne (Patrick Gorlier, Ma ville… Et la vôtre ???).

Le salut, s’il en est un, est alors à chercher dans ce qui, au centre de la ville ou à sa périphérie, travaille à la nier en tant que produit de l’activité humaine : la nature. Dans cette négation même, l’esprit apprend à retrouver une part de sa vérité. Il est fatal que les agencements des villes opposent à l’action humaine leur contre-finalité : mais les portes sont là pour rappeler le passage toujours possible vers le spectacle libérateur de la nature (Gustavo José Núñez, Abre la puerta). A Oberá, une ville située dans le nord de l’Argentine, le printemps chamarre les hauts lapachos — ces arbres amazoniens dont les Incas utilisaient déjà les propriétés médicinales — de fleurissements de grappes roses ; pour Daniel González Rebolledo, si le domaine urbain offre un cadre spécial aux beautés naturelles et un promontoire pour les observer, c’est parce qu’il possède une stabilité, une pérennité dont la médiation est absolument nécessaire aux hommes, eux-mêmes précaires (Oberá) :

Quel que soit mon Sort

Oberá sera toujours là, destin et destination.

Au demeurant, c’est le propre de toutes les villes quelles qu’elles soient, remarque Claire Bertet (Ville), que de susciter l’attention aux plus modestes manifestations de la vie : touffe d’herbe qui fraie son chemin à travers l’interstice de deux espaces goudronnés, plume d’oiseau légère qui virevolte dans le vent et vient se poser devant le poète. Inversement, Olga Suárez chante dans Rosario especular l’être majestueux du río Paraná, ce puissant fleuve dont le nom, en langue guarani, veut dire « parent de la mer », et dont la largeur, au niveau de la ville de Rosario, dépasse les 2000 mètres. Irrésistible, impassible, le fleuve lave la ville et la régénère dans son cours vers l’estuaire de la Plata ; il communique directement avec le ciel où les nuages s’amassent en un appareillage rédempteur, réveillant de leur pluie les divinités indiennes d’un peuple disparu — et le souvenir latent de l’Amérique précolombienne. Pour Florencia Lo Celso, le Paraná symbolise ce branle universel dont parlait Montaigne, le mouvement qui emporte tout et jusqu’aux reflets des visages aimés, mais dont le caractère cyclique inspire l’idée d’une équivalence entre la fin et le commencement (Rosario y el río), alors qu’à Manhattan, c’est le fleuve Hudson qui semble retenir tous les souvenirs dont la ville est dépossédée (Alicia Salinias, Ribereña).

            Le poème se prête enfin à des exercices de distanciation qui — inversant les perspectives et démultipliant les points de vue — nous mènent au plus loin de de la ville vécue dans la banalité des jours qui se succèdent. Les villes se plient et se déplient au gré des mouvements du poème, et elles s’augmentent d’autant. Avec Didier Ayres, la mémoire fait danser des images de Tulle et de Royan qu’on croirait projetées par une lanterne magique, mais qui ne sont que des mots arrachés à ces villes prises dans le grillage de la langue (Villes). Dans Y la ciudad detrás del cielo, Anamaria Mayol situe la ville au plus loin, derrière le ciel, les forêts et le vol des oiseaux qui la fuient, dans un halo de silence, pour en imaginer mieux la destruction finale. Dominique Cagnard pose aussi, au futur antérieur, la disparition des villes et la libération concomitante, quoique dans un givre mallarméen, du poème — libération par où s’affirme sa primauté d’être (Ville absente). Pascal Mora évoque pour sa part une ville confinée, silencieuse, vidée de ses habitants et de ses voitures ; et la « rose de solitude » qu’il y cueille est comme le chiffre de la menace qui s’y déploie d’une suspension asphyxiée du temps (Meaux France).

            Dans le nord-ouest de l’Argentine, la ville de San Fernando del Valle de Catamarca s’ouvre sur les chaînes des sierras d’Ambato et d’Ancasti, qui l’enclosent. Le mot de Catamarca, dont use Alfredo Luna pour couronner son poème d’un titre à l’énigme somptueuse, vient de la langue quechua et signifie « forteresse de la montagne ». Comme il sert aussi à nommer la province alentour où se trouvent les ruines d’une ancienne capitale régionale de l’Empire inca, Alfredo Luna y trouve l’occasion de relier la ville espagnole, fondée en 1683, à un passé de plus vaste mémoire — nouant dans une boucle temporelle l’Argentine moderne — celle du général San Martin et de Manuel Belgrano — et l’Amérique précolombienne — notre autre le plus absolu. De même qu’il restitue, dans un mouvement de piété s’exerçant autant en faveur du malheur des humbles que des grandeurs déchues, la fragilité héroïque des œuvres humaines et les longues insomnies qui les ont inspirées — dessinant un parallèle entre la ville et le poème, l’une fondée sur l’expérience refoulée du sacré, l’autre se faisant l’écho d’une parole première et séparée.

Michael Scrive

Villes Ciudades. Poètes français et argentins d’aujourd’hui (Anthologie présentée par Pascal Mora et le Café-poésie de Meaux) Ed. Unicité, collection Eléphant blanc, 18 euros.

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