Portrait Lettres Capitales : Irina Moga

Qui êtes-vous, où êtes-vous née, où habitez-vous?

Je suis Irina Moga, une écrivaine canadienne d’origine roumaine. Toute ma vie s’est déroulée entre les parenthèses de deux villes : Bucarest (où je suis née et où j’ai passé la moitié de ma vie) et Toronto (le présent).

Vivez-vous du métier d’écrivaine ou, sinon, quel métier exercez-vous ?

Je ne vis pas du métier d’écrivaine — sans doute, de ma faute. Donc, je travaille comme gérante de projets dans le secteur financier.

Comment est née votre passion pour la littérature et surtout pour l’écriture ?

Les mots me rendaient extrêmement curieuse : leurs origines, les syllabes et les sons qui s’imbriquent pour focaliser notre énergie vitale, ou bien se faufiler, glissant, entre nos doigts quand on s’y attend le moins.
J’aime collectionner des mots comme des insectes : épinglés sur des bouts de papier ou égarés dans les fichiers de l’ordinateur.
Ma passion pour l’écriture s’est cristallisée pendant le lycée, sur l’influence de ma prof de littérature, Mme Mioara Jenei, et grâce au cercle de poésie organisé par deux profs de Français qui étaient aussi écrivains prolifiques : M. Tudor Opriș et M. Aurel Tita.
Dans le cadre de ce cercle littéraire, il y avait des sessions sur l’œuvre de Saint-John Perse, sur le théâtre d’Eugène Ionesco, sur le surréalisme. Pendant ces sessions, les vedettes littéraires du lycée (d’habitude en classe terminale) servaient des critiques foudroyantes aux plus jeunes recrues. L’atmosphère dans cet établissement, adossé au parc Cișmigiu, au cœur de Bucarest, était carrément grisante.
De quoi faire tourner la tête à une fille bien sage qui était censée d’étudier les mathématiques, dans un temps où la Roumanie était en proie à un régime totalitaire.
J’ai publié deux livres de poésie en roumain à Editura Dacia (maintenant défunte) et je suis partie au Canada. Après un long hiatus, je suis revenue à ma passion et j’écris maintenant en anglais et en français.

Quel est l’auteur/le livre qui vous ont marqué le plus dans la vie ?


Nos goûts, nos lectures, et notre intersection avec la littérature changent tout le temps, heureusement. Plus on lit, plus on devient assoiffés d’autres livres. Je trouve que le rythme de la lecture a changé pour moi ; auparavant, je lisais avec patience, je savourais chaque ligne dans l’ambiance d’un jour d’été ou d’automne que l’allure ajoutait à l’expérience profondément sensorielle qui est une lecture. Maintenant, je cours d’un livre à l’autre, à bout de souffle, sans même finir les livres en question. Paradoxalement, la qualité de la lecture est la même, sinon meilleure — j’extrais l’essence de ces livres, et je décampe vers le suivant.

Mais il y a certainement des auteurs qui ont fait basculer mes partis-pris, dans l’espace de quelques secondes, le temps de lire quelques verses : Seamus Heaney, avec le volume «Squarings », la poésie de François Jacquemin, de Sylvia Plath, ou de Margaret Atwood. Je me rappelle le sentiment d’être écrasée par la beauté des phrases de Pierre Corneille lors du spectacle « Le Menteur » il y a trois ans au Théâtre français de Toronto.
En ce qui concerne la prose : « Le Rouge et le Noir », les romans de Philip Roth et « Titus n’aimait pas Bérénice » par Nathalie Azoulai.

Quel genre littéraire pratiquez-vous (roman, poésie, essai) ? Passez-vous facilement d’un genre littéraire à un autre ?


J’écris de la poésie.

Comment écrivez-vous — d’un trait, avec des reprises, à la première personne, à la troisième ?

Ça varie. La poésie est un terrain riche pour des expériences littéraires de tout acabit, très convenable pour prendre des risques, abandonner des pistes qui ne mènent nulle part et reprendre à zéro. Tout moyen est bon, tout scrupule technique s’écroule quand on sent venir la percée d’une idée poétique.
D’où puisez-vous les sujets de vos livres, et combien de temps est nécessaire pour qu’il prenne vie comme œuvre de fiction ?
Les sujets de mes poèmes sont des brefs fragments de vie réinterprètes à travers de filtres de langage, d’émotions, des sensations.

À un certain point, je commence à apercevoir certains liens entre poèmes – un point d’agrégation thématique – qui sont les premières indications qui il y a là le potentiel d’un livre.

Choisissez-vous d’abord le titre de l’ouvrage avant le développement narratif ? Quel rôle joue pour vous le titre de votre œuvre ?

Le titre et la couverture d’un livre jouent un rôle essentiel pour capter l’intérêt d’un lecteur potentiel.
Je choisis le titre au dernier moment, une fois que le livre est terminé. Le titre doit, à mon avis, synthétiser l’idée du livre, être original, court (de préférence) et percutant.

Quel rapport entretenez-vous avec vos personnages et comment les inventez-vous ?

Il n’y a pas de personnages per se dans la poésie que j’écris dans ce moment.
Quand on écrit un poème, il faut avoir une certaine légèreté de cœur – pour emprunter le mot au Baldassare Castiliogne – une sprezzatura poétique, mais aussi de la méchanceté, voir cruauté, envers ce qu’on écrit.
Cette dualité – envol et autocensure – est mon rapport avec la poésie — un personnage principal dans ma vie.

Parlez-nous de votre dernier ouvrage et de vos projets.

Mon recueil de poèmes Variations sans palais a été publié aux Éditions L’Harmattan en 2020. C’est un livre écrit avec d’auto-ironie. Mon modus opérandi dans ce livre, la figure auctoriale choisie dans les poèmes, est celui d’une Ingénue. J’y juxtapose de très courts extraits de l’œuvre de Molière « Le Misanthrope » avec des mini-poèmes. J’évoque la mémoire des palais français au milieu des forêts canadiennes, et je finis avec un alphabet noyé, dont j’emprunte la formule à Rimbaud.
À présent, je travaille à un volume de poèmes et à l’ébauche d’un roman.

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