Jennifer Richard : « On avait accepté de se mettre en marche, puis on était entrés en guerre »

 

Elle se dirigea péniblement vers la fenêtre, le souffle court et le corps alourdi par le manque d’exercice. Le front appuyé contre la vitre poisseuse de pollution malgré l’étage élevé, les yeux rougis par les heures passées devant son écran, elle cherchait du regard un point de verdure et soupira de n’en pas voir un seul. Le jeune, aussi mal en point, blafard et les chicots en bataille, entra à ce moment.

« Encore en train de ressasser ? dit-il à la vieille femme en observant la distanciation sociale réglementaire. C’est comme ça et puis c’est tout. Oublie les années 20 et remets-toi au boulot si tu veux payer l’oxygène de ce mois-ci.

– C’est comme ça… railla-t-elle. Non, les choses auraient pu être différentes. Elle marqua une pause et reprit, laissant monter sa colère. On aurait pu dire non, on aurait pu tout arrêter et reprendre notre avenir en main.

Sous la contrainte, le temps d’une pause, on avait fantasmé la révolution. On avait appris à vivre avec moins, à réduire nos déplacements, à s’occuper de nos enfants. On avait mis le travail de côté, on avait arrêté de produire et de consommer. On avait commencé à apprécier les saisons et leurs caractéristiques, arrêté de parler PIB et croissance. On avait compris quelles fonctions étaient les plus utiles dans une société et on avait remercié les hommes et les femmes qui nous permettaient de vivre sereinement, sans superflu. On avait réappris le désir, étouffé par la possibilité de tout obtenir, partout et sans cesse. On s’était remis à imaginer les senteurs et les atmosphères des pays lointains, sans plus avoir besoin de fouler leur sol, on avait redécouvert la convoitise et appris à vivre dans la contemplation. On n’avait plus besoin de vérifier sur place les images que l’on avait en tête. Les livres et les photographies nous faisaient de nouveau rêver.

Mais on doutait de la bienveillance de l’Etat et de la possibilité de penser une nouvelle société. Nous avions des idées, il avait un plan.

Pour nous protéger, il nous imposait de vivre et de mourir seul. Il surveillait nos enterrements.

On se demandait s’il nous serait donné, après, de nous rapprocher les uns des autres. Reviendraient-ils, les poignées de mains, les embrassades et les baisers ? Les flirts renaîtraient-ils sans qu’il soit besoin de sortir un test virologique de sa poche ? Recommencerait-on à protester et à manifester, à se retrouver en nombre dans les rues, à unir notre audace contre l’Autorité ?

Et puis, l’Etat nous intimant de nous montrer responsables, on se demandait si ces projets de reconquête de notre espace public étaient bien raisonnables. Par précaution, on était prêts à renoncer à tout cela. On avait accepté de se mettre en marche, puis on était entrés « en guerre ». On craignait la fin du monde, on voyait venir notre propre disparition, abreuvés de reportages morbides par les journalistes sadiques et irresponsables. La terreur de l’ennemi nous maintenait chez nous, pieds et poings liés ; nous avions ouvert les bras à la police et à l’armée, nous avions livré notre volonté et notre libre-arbitre à l’Etat. Nous lui avons donné un blanc-seing, pour notre propre sécurité et pour celle des autres. Nous nous sommes laissés enfermer. Nous avons renoncé à notre liberté de notre plein gré et nous ne l’avons jamais retrouvée.

Nous n’avons récupéré qu’un seul droit, en sortant, celui de travailler, toujours plus. « L’air s’est noirci de plus belle, les rivières se sont opacifiées, les oiseaux se sont tus et les dauphins sont partis ». Nous avions perdu la main.

– Pourquoi avez-vous accepté ça ? siffla le jeune entre les dents qui lui restaient. Pourquoi n’avez-vous pas renversé l’Etat ?

–  Parce qu’on avait peur du fascisme. »

Après un début dans la science-fiction, Jennifer Richard s’inscrit dans une littérature à caractère historique et politique. Nourrie par les récits de guerre et la pensée d’auteurs tels que Koestler, Soljenitsyne, Mirbeau, Merle ou Orwell, elle vise à mettre en avant de manière plus évidente les dérives de nos gouvernements. Bibliographie : Le diable parle toutes les langues, Albin Michel, à paraître après confinement Il est à toi ce beau pays, Albin Michel, 2018 L’illustre inconnu, Robert Laffont, 2014 Requiem pour une étoile, Robert Laffont, 2010 Bleu poussière, Robert Laffont, 2007

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