Interview. Emmanuelle Collas : «On trouve dans ce recueil de nouvelles le souffle de tous ceux qui refusent de baisser la tête quand on tente de leur imposer le silence»

 

Emmanuelle Collas est l’éditrice française du livre «L’Aurore» de Selahattin Demirtaş.

S’il fallait retenir un seul fait récent de l’actualité judiciaire que subit en Turquie l’écrivain et l’homme politique, président du HDP (Parti démocratique des peuples) Selahattin Demirtaş, faisons ici mention de sa condamnation le 7 septembre 2018 à quatre ans et demi de prison pour «propagande terroriste», même si cette condamnation n’est pas définitive. Une semaine plus tard, le 14 septembre, paraît en France aux Editions Emmanuelle Collas son volume de nouvelles « L’Aurore » traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes. Cela offre au public francophone la possibilité de faire connaissance avec l’univers de cet opposant au régime d’Erdogan pour qui la défense des droits essentiels reste une préoccupation majeure.

A l’occasion de la parution en France de son volume de nouvelles, Emmanuelle Collas, son éditrice, a eu la gentillesse de répondre à nos questions.

Le livre de Selahattin Demirtaş, « L’Aurore » vient d’être sélectionné dans la liste de romans étrangers pour le prix Médicis. Comment avez-vous reçu cette nouvelle ?

Avec une immense joie car cette sélection nous donne envie de croire que nous ne sommes pas les seuls, avec Selahattin Demirtaş, à croire que la littérature peut changer le monde.

Pourriez-vous nous en dire plus sur la personnalité, l’engagement politique et le combat de cet homme politique, coprésident du Parti démocratique des peuples et candidat aux élections présidentielles de 2014 ?

Selahattin Demirtaş, Kurde de Turquie, avocat des droits de l’homme, ancien leader du Parti démocratique des peuples (HDP), qui a fait rêver la Turquie en 2015, est sans doute l’un des seuls hommes politiques progressistes dans le Proche-Orient du XXIe siècle. Il a choisi de penser l’altérité et peut ainsi un jour établir un État de droit en Turquie. Depuis le 4 novembre 2016, il est emprisonné justement parce qu’il est progressiste, ouvert à l’Europe, à l’Occident, dans un monde obscurantiste et fasciste, et parce qu’il se bat contre la violence d’État, pour les droits des femmes, de la communauté LGBT et de toutes les minorités, qu’il s’agisse des Kurdes, des Arméniens, des Alévis ou des Yézidis. C’est pourquoi il représente un immense espoir. Aujourd’hui il est encore possible qu’il soit libéré. Il a besoin de toute notre attention.

Comment avez-vous eu connaissance de son livre publié en original en 2017 sous le titre « Seher » et pourquoi avez-vous décidé de le publier ?

Par mon itinéraire personnel, cela fait plus de trente ans que je parcours dans les livres et sur le terrain ces régions du monde que l’on appelait dans l’Antiquité l’Anatolie, la Syrie et la Mésopotamie. En tant qu’éditeur, dans le catalogue de Galaade, j’ai publié de nombreux auteurs turcs en littérature ou en non-fiction. Depuis 2014, Selahattin Demirtaş a attiré mon attention par ses convictions et son programme politique, et depuis 2016 par son histoire ubuesque également. J’ai su qu’il avait écrit un recueil de nouvelles, je l’ai lu, je l’ai aimé pour sa qualité littéraire et, entre les lignes, son regard sur le monde.

En dédiant son livre « à toutes les femmes assassinées, à toutes celles victimes de violences », Selahattin Demirtaş fait une plaidoirie au courage et au sacrifice des femmes. Seher, Nazo, Mina sont des figures décrites avec un tragique saisissant.

Oui, en politique, Selahattin Demirtaş est le seul homme politique du Proche-Orient à donner une réelle place aux femmes et à les défendre ; en littérature, il est cohérent que cet homme politique, devenu écrivain en prison, donne la parole aux femmes dans L’Aurore.  La violence faite aux femmes est à combattre partout, pas seulement en Turquie ou en Syrie, même si on sait que, dans les pays totalitaires, dans ceux où sévit la Charia ou dans les zones de guerre, les femmes sont les premières victimes avec les enfants.

D’autres nouvelles rendent un hommage saisissant aux parents, autant à la maternité qu’à la paternité qui sont pour les descendants des exemples intarissables de sagesse. Pouvons-nous dire que c’est une attitude chère à l’auteur qui s’inscrit dans cette démarche, telle que nous est conté dans « Seul comme l’Histoire », par exemple ? 

L’Aurore est un très beau recueil de nouvelles, qui s’inscrit dans la tradition du conte et de la fable. Écrit en prison, il raconte à merveille, entre poésie, réalisme magique ou dérision, le quotidien terrible voire absurde de la Turquie et de la Syrie. Il raconte aussi les liens de sociabilité, avec les femmes, les filles, dans la famille, avec le père, le frère, le mari, que ce soit en Anatolie ou à la ville. Dans chacune des nouvelles, Selahattin Demirtaş dénonce des faits particuliers, que ce soit la violence d’Etat et l’absence de liberté, la violence faite aux femmes et le crime d’honneur, le travail des enfants et l’absence de rémunération des ouvriers sur les chantiers d’État, la question de la gentrification, celle des migrants et des passeurs ; il évoque aussi les terribles attentats sur les marchés ou le massacre des Kurdes à Cizre… etc. Plus généralement, on trouve dans ce recueil de nouvelles, et ce, dans une perspective universelle, le souffle de tous ceux qui refusent de baisser la tête quand on tente de leur imposer le silence, notamment des femmes qui, quoi qu’il leur arrive, affirment leur liberté.

La guerre et ses ravages sont un autre sujet majeur du livre. L’auteur décrit ainsi le visage abîmé d’une ville comme Alep : « Sur le marché d’Alep, au milieu des étals, on dirait qu’on tourne une scène d’un film triste, soudain figée par l’horreur. Depuis que la guerre a éclaté, les marchés ont perdu leur joie, leurs couleurs, leurs odeurs. »

L’Aurore nous fait parcourir la Turquie d’Edirne à Istanbul, de la côte égéenne ou lycienne à Isparta ou Ankara, de la Mer Noire aux régions du Sud-Est, le Kurdistan, vers Diyarbakir ou Maraş, et nous emmène jusqu’en Syrie, Alep ou Hama.

Depuis trop longtemps, ces terres n’ont malheureusement connu que des parenthèses démocratiques ; y règnent depuis quelques temps fascisme et obscurantisme. Et, à l’Est, la guerre y fait des ravages avec son lot d’attentats, d’exodes ou de purifications ethniques. Rien n’est simple dans cette région du monde, mais l’on sait qu’en Turquie une partie de la population (à peu près 50%) croit à une autre Turquie, celle à laquelle croit aussi Selahattin Demirtaş, et cette autre Turquie a failli advenir en 2015. Aujourd’hui, que dire sinon espérer, et soutenir les âmes de bonne volonté. Difficile de parler des Kurdes, en Anatolie et en Mésopotamie, qui, depuis un siècle, font les frais de la géopolitique entre Orient et Occident. Difficile également de parler aussi de la Syrie où ceux qui croyaient en une autre Syrie, abandonnés de tous à l’Ouest, ont été arrêtés, torturés, selon une pratique ancienne dans ce pays, puis ont disparu…

Quelle est la situation actuelle de Selahattin Demirtaş ?

Pendant la campagne électorale, il était possible d’échanger un peu avec lui ; depuis l’été, ce n’est plus le cas, la situation s’est durcie en Turquie ainsi que pour les prisonniers politiques. Qui dit « prison » dit peu de contact, qui dit « régime F » dit encore moins de contact, qui dit « total isolement » dit aucun contact. Non, pas depuis l’été.

Quel combat entendez-vous mener en France pour sa cause ?  

Selahattin Demirtaş n’a pas écrit un manifeste politique, il a choisi la fiction pour dire le politique, ce qui donne à ses convictions, à son combat, à son histoire et à son regard sur le monde une dimension universelle qui est loin d’être négligeable et qu’il est nécessaire de faire connaître. Ce que raconte L’Aurore nous concerne tous. Comme je vous l’ai dit, je crois que la littérature peut changer le monde.

En quoi la publication de son livre par votre maison peut aider cette cause ?

Donner accès à la parole de Selahattin Demirtaş pour tous les Français d’origine turque ou kurde qui ne parlent ni ne lisent en turc, la langue dans laquelle s’exprime Demirtaş quand il parle en tant qu’homme politique et quand il écrit. Faire mieux connaître cet homme admirable par ce qu’il est, par ce qu’il écrit et par ce à quoi il croit pour l’avenir de la Turquie, mais pas seulement.  En effet, les valeurs qu’il défend concernent tous ceux qui croient en Turquie, au Proche-Orient et en Europe notamment à l’altérité, à la démocratie, à la paix.

Interview réalisée par Dan Burcea (oct. 2018)

Selahattin Demirtaş, L’Aurore, Éditions Emmanuelle Collas, sept. 2018, 192 p, 15 euros.

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