Grégory Rateau – Le chardon

 

 

Poème inspiré de la vie de Panaït Istrati

Dans une taverne du vieux port de Braila

Où tu jonglais avec les chopes de bière

Te faisant bousculer

Par des dockers frustrés

Refluant l’haleine des mauvais jours

Je le voyais à ton air de moins que rien

A tes lunettes rondes

Qui ne dissimulaient plus grand-chose

Pas même cette fureur

Dans tes grands yeux qui moussaient

Non de vengeance

Mais de fraternité

Dès qu’un étranger passait la porte

Avec son visage basané

Ses souliers rapiécés

Le manque de l’évasion pointait au bout de ton nez

La fraîcheur de l’horizon se frayait un chemin entre les crachoirs

Les soleils noirs de l’amitié au fond des verres scintillaient

Ta flamme en bandoulière

Il aurait fallu être aveugle pour ne pas la voir, la toucher

Elle réchauffait les Țuică

Brulait les lèvres

Asséchait les yeux

Même ton patron la bouclait

Pétrifié derrière son comptoir

Une prison de bouteilles qui l’empêchait de voir au-delà de son bar

Qu’aurait-il pu faire contre cette rage de vivre ?

Cette puissante curiosité qui à elle seule

Pourrait remplir toutes les caves de la ville

Le chardon voilà comment ton mentor te surnommait

Un Grec qui t’a initié aux belles lettres

A la géographie des cartes

Car tu as à peine connu ton père

Tu pouvais donc l’imaginer dans tous les visages

Les mendiants de passage

Les bohémiens de grand chemin

Vagabond des rails voilà ce que ta mère ne voulait pas que tu deviennes

La pauvre sentait que son fils lui échappait

Qu’il tissait la nuit des lignes vers l’infini

Blanchisseuse de métier, elle voulait te voir épouser une gentille fille

Monter ton propre commerce

Te construire une maison dans son jardin

Te libérer un temps de tes chaînes pour en enfiler de nouvelles

Toi, simple bon à rien rêveur

Tu aurais retourné la terre pour un seul de ses sourires

Alors tu as passé des heures assis face au Danube

A demander au fleuve de te guider

Tu suppliais même parfois

Mais toujours ce silence implacable en ricochet

Jusqu’au soir du miracle

Le vent frappait tes tempes

La pluie te rentrait dans les oreilles

Mais toi tu surnageais à contre-courant

Et le Danube te prit en pitié et te répondit enfin

Il en décida à ta place

Rien ne pouvait plus t’arrêter

Pas même celle qui s’était sacrifiée

T’offrant ce rien jusqu’au dernier grain

Elle aussi tu as dû l’enjamber

La route et la misère comme descendance

La tristesse de ta défunte mère fixée à jamais

Dans chaque prunelle de femme que tu croiserais

Grégory Rateau, 2 avril 2021

Crédit photo : Maria Bordeanu

Grégory Rateau a débuté comme réalisateur et scénariste. Il a longtemps enseigné le cinéma et animé un ciné-club dans les cinémas du 5ème et 6ème arrondissement de Paris.

Après de nombreux voyages et plusieurs années d’errance en Irlande, au Liban puis au Népal, il vit aujourd’hui entre Paris et Bucarest où il est le rédacteur en chef d’un média d’informations en ligne et chroniqueur à la Radio roumaine internationale. Il anime également des débats lors de festivals pour le réalisateur roumain primé à Cannes, Cristian Mungiu.

“Hors-piste en Roumanie, récit du promeneur” inspiré par la pensée rousseauiste est sa première tentative littéraire sélectionnée pour le prix Pierre Loti 2017 qui récompense chaque année le meilleur récit de voyage.

Son premier roman, “Noir de soleil” aux Éditions Maurice Nadeau – Les Lettres Nouvelles, raconte l’histoire de deux amants maudits en quête de lumière, plongés au cœur d’un conflit armé à Tripoli au Liban. Le roman a été sélectionné au Prix France/Liban 2020 du journal l’Orient le Jour.

Polirom, la célèbre maison d’édition roumaine a également traduit “Hors-piste en Roumanie” en roumain sous le titre “Hoinar prin Romania”. Le livre a rencontré un franc succès auprès du public en Roumanie et dans toute la presse dont le magazine Forbes. Le livre a même fini premier du Top 4 des meilleurs livres de la rentrée 2019 selon la revue Observator cultural.

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