Interview. Bernard Woitellier : « Je me suis borné, dans ce roman, à retranscrire un cataclysme solaire d’une telle ampleur, dans notre monde actuel »

 

Le maître de la lumière est une dystopie que Bernard Woitellier construit sur plusieurs plans narratifs s’emboîtant comme des tiroirs et renfermant dans un écrin tout autant d’aventures sur fond d’éruption solaire, de black-out et d’effondrement de notre civilisation. Bienvenue dans un monde où la survie devient l’unique obsession, et où les rebondissements maintiennent le lecteur en haleine dans un huis-clos à l’échelle du monde, des océans et des continents.

Bonjour Bernard Woitellier, l’idée d’un black-out ne semble pas tenir pour vous de la fiction. S’agit-il d’un phénomène réel, qui s’est déjà produit dans notre système solaire, comme le relatent les premiers chapitres de votre livre ? Partez-vous d’un événement ou des événements connus pour mettre en branle votre récit ?

Bonjour Dan,

Les tempêtes solaires très violentes et leurs conséquences sont maintenant connues, bien que rares. La dernière en date est celle de 1859 ; elle est restée dans l’histoire sous le nom d’« Événement de Carrington ». Deux éruptions à 3 jours d’intervalle ; la première provoqua des aurores boréales jusqu’aux Antilles, la deuxième illumina le ciel du Venezuela pendant cinq jours. Le champ magnétique de la Terre s’inversa. Les seuls dommages relevés survinrent sur le réseau télégraphique naissant.

Je me suis borné, dans ce roman, à retranscrire un cataclysme solaire d’une telle ampleur, dans notre monde actuel.

Un petit aperçu du danger des éruptions solaires violentes nous fut donné par la tempête de mars 1989. Bien que sans commune mesure avec « l’Événement de Carrington », elle fut à l’origine de l’explosion de trois transformateurs dans une centrale électrique canadienne. La province de Québec fut plongée dans l’obscurité en 90 secondes.

Les techniciens purent relancer le réseau après une dizaine d’heures. Heureusement, car les températures étaient largement négatives.

Quel atout offre ce bouleversement solaire sur la vie des habitants de la terre et pourquoi avez-vous choisi comme devise apocalyptique ces paroles de Cham, un de vos personnages : « L’hiver des hommes vient. Crois-moi, il va durer longtemps ; sur toute sa longueur, il fera des victimes » ?

Pour écrire ce roman –dans lequel tous les détails sont vrais–, je me suis énormément documenté. Mais le document qui m’a été essentiel est « Severe Space Weather Events ». C’est un rapport établi par différents experts, commandé par l’administration Obama, au sujet des impacts possibles d’une violente éruption solaire sur le fonctionnement de notre civilisation. Le rapport est plutôt effrayant : il prédit une baisse brutale de la population mondiale d’environ 20 % (la première année). Mais plus inquiétante encore est la phrase de conclusion : « Il faudra 4 à 10 ans pour rétablir la distribution électrique ».

Donc oui, comme disait Cham, l’hiver des hommes va durer longtemps et faire certainement beaucoup de victimes.

L’atout que les survivants ont entre leurs mains, c’est cet instinct de solidarité que l’on voit à chaque catastrophe qui frappe un coin d’humanité. Ce fut le cas lors du cyclone Katarina, lors du tsunami en 2004, ou au Japon en 2011. On croit toujours que c’est Mad Max qui va naître des cendres d’un désastre, mais le premier réflexe humain est l’entraide. Peut-être peut-on considérer qu’une telle catastrophe nous offrirait une nouvelle chance de construire « un monde meilleur », c’est-à-dire plus juste, plus respectueux de la Vie, et plus soutenable pour la planète. Il existe un mot en langue Hopi qui désigne notre mode de vie : Koyaanisqatsi, qui signifie « la vie en déséquilibre », une vie qui ne peut se perpétuer.

Quelle signification a le titre de votre roman ? Qui est ce maître de la lumière dont vous écrivez (page 71) : « Un artiste inconnu semble peindre le ciel, crayonne des rayures de lumière » ?

Le titre est tiré de l’exergue, une des premières citations égyptiennes datée du VIe siècle avant notre ère :

« Je flottais absolument inerte. J’ai amené mon corps à l’existence grâce à mon pouvoir magique. Je me suis créé moi-même… Je suis l’éternel. Je suis Ré,

Le Maître de la Lumière. »

Pour parler de la stratégie romanesque que vous utilisez dans votre livre, j’aimerais savoir pourquoi avez-vous choisi ce type de narration à tiroir, très mouvant, cinématographique ?

(Rires). Je n’ai rien choisi, c’est l’histoire qui s’est imposée à moi avec cette écriture très visuelle. Je dirigeais la trame du roman, mais les scènes se déroulaient devant moi sous forme de flashes.

Il y a un passage où l’un des personnages se retrouve bloqué par la glace en bordure de rivière. Je ne l’avais pas imaginé. Le personnage est tombé « devant moi » ! Ce n’était pas du tout prévu. Il a fallu que je trouve une solution, dans le même état de stress que les protagonistes de la scène –largement écrite sous adrénaline !

Il y a aussi des passages que j’ai réécrits, en pensant : « il faut que je change d’angle pour cette scène ». Ce qui se traduisait dans le récit par un changement de « caméra, de focale ou d’éclairage ».

Quant à vos personnages, on ne manque pas de remarquer la qualité de leurs traits, faisant d’eux des êtres forts, impressionnants, dans les deux sens, positifs et/ou négatifs. Pourriez-vous nous dire comment les avez-vous choisis et quels sont les traits dont vous les avez le plus fait bénéficier ?

Merci !

Je me dis souvent que la Vie, c’est comme dans les romans ou les films : le plus important, ce sont les personnages. Ce sont sur eux que repose l’histoire. Je voulais que les miens aient un fort potentiel d’évolution. Même s’ils partaient de très loin, j’espérais qu’ils avancent, qu’ils se battent ; soit pour défendre les leurs (comme Thana et Alma avec leur fils/fille), soit pour profiter de ce bouleversement, changer de vie et arrêter de la subir (comme Paola ou Aryan). Pour Raul, le personnage le plus controversé du livre, le prologue explique la vie qu’il a eue avant de devenir ce qu’il est. Il me semblait important de le faire pour laisser aux lecteurs l’opportunité de le comprendre sans le juger.

Que ce soit Alma et Sarah ou Thana et Tim, il s’agit du très symbolique couple mère-fille/mère/fils. Le lecteur attentif ne peut pas se douter de cette force parabolique qui est même contenue dans le choix de leurs prénoms. Peut-on dire qu’Alma, Thana, renferment le symbole de la vie et de la mort ?

À la relecture, on peut bien sûr le supposer. Mais l’écriture pour moi est une forme d’inconscience. J’écris sans arrière-pensées, je transpose en mots les images qui passent dans mon cerveau. Elles sont au présent immédiat. Si je ne les écris pas, elles disparaissent. Au moment où elles surviennent, elles sont des rêves, et je n’ai pas le temps de les interpréter.

Il a même fallu que je relise le livre une fois achevé, pour comprendre que Thana était l’héroïne principale. Je ne m’en étais pas rendu compte !

Que dire des hommes ? Sont-ils, selon vous, de vrais mélanges de tendresse et de violence, à quelques exceptions près ? Que veulent-ils nous dire de l’état de l’humanité soumise au danger de sa chute brutale ?

Je crois que les personnages masculins présentent des facettes très variées que la catastrophe va révéler ou exacerber. Le seul « vrai gentil » est Maxime, l’étudiant canadien, tellement amoureux de son astrophysicienne qu’il en paraît un peu benêt ; mais pour lui aussi, son existence va basculer.

Les méchants sont des mythos, des escrocs, des violeurs. Comme dans les films des frères Coen, j’ai du mal à ne pas les ridiculiser, à montrer à quel point ils sont stupides. Même s’ils gagnent parfois, ils ne sont souvent que des brutes que le contexte d’une telle catastrophe va libérer. Les rues deviendraient très dangereuses.

Heureusement, il y en a d’autres qui redonnent confiance en l’espèce humaine. Comme Jesús qui danse un tango avec Alma. 

Cette mise face à face des êtres humains les conduit nécessairement à des conflits, souvent radicaux. Diriez-vous que cette confrontation, facilement traduisible comme une lutte entre bien et le mal est un des thèmes de votre roman ?

La lutte entre le bien et le mal est une constante de la réalité. Prenez « L’Archipel des Hérétiques » de Mike Dash, dont la scène finale aux Canaries est tirée. Un bateau hollandais –le Batavia– chargé de trésors, de familles de colons, de soldats, marins et officiers fait naufrage. Toutes les personnes à bord se scindent en deux groupes et accostent sur deux îles. Sur la première, tout le monde s’organise pour la survie et s’entraide. Sur l’autre, une bande prend le contrôle de l’îlot, sombre dans la folie la plus meurtrière, et va vouloir attaquer le groupe de « loyalistes ». C’est une histoire vraie, et personne ne peut prévoir a priori ces comportements.

Un autre leitmotive de votre roman se penche sur la valeur étique du comportement humain, sur sa capacité de réagir devant la peur. « Le courage – écrivez-vous – ce n’est pas d’ignorer la peur ; c’est d’être capable de continuer à faire les choses malgré elle !… ». Comment interpréter ces paroles avec lesquelles Jesús, un de vos personnages, tente de rassurer Alma ?

Le courage n’est certainement pas d’ignorer le sentiment de peur. C’est d’arriver à se raccrocher à ses valeurs, et se dire qu’il faut le faire sinon on ne pourra plus se regarder dans un miroir. Pour Alma et Thana, le courage c’est d’à tout prix protéger leur enfant. C’est de tenter de faire ce que leur conscience leur souffle, même si elles tremblent à l’idée de ne pas réussir.

Jorge, navigateur expérimenté et ancien du Vietnam, nous propose une autre vérité. « Sur le pont d’un bateau, la part de vérité que les habitants des grandes métropoles s’escriment à déguiser sous des dehors clinquants, éclate dans la lumière crue : en pleine tempête, tous les hommes sont nus. L’ouragan leur arrache leur superficialité ». Diriez-vous, en conclusion, que la confrontation de l’homme avec la nature qui ne tarde pas de remettre en place cette position de prétendu maître de l’Univers est un des messages forts de votre récit ? Y a-t-il d’autres aspects de cette humanité à la dérive que vous avez souhaité nous faire savoir avec les moyens de cette riche et palpitante fiction qu’est votre roman ? Et, si oui, lesquels ?

En plein océan, c’est une vérité dont vous ne pouvez douter. Vous êtes définitivement minuscule. Quel que soit votre grade ou votre place dans la société, si la mer veut vous détruire, vous ne pourrez y échapper. Si un jour, un nouvel « événement de Carrington » survient, le monde en tant que planète ne sera pas touché. Par contre notre monde, l’organisation de notre société humaine disparaîtra en quelques jours. Et nous serons face à la nature biologique de notre environnement et aux difficultés que cela va nous poser.

En guise de conclusion, je citerai la phrase d’un philosophe (dont j’ai oublié le nom) : « Notre monde a gagné en efficacité ce qu’il a perdu en résilience ». C’est cette fragilité, invisible et immense, qui me fait peur.

En 1859, quelques câbles du télégraphe avaient fondu devant le nuage de particules électromagnétiques lancées par le soleil. Les lampes à pétrole continuèrent d’éclairer les maisons, et les percherons de labourer les champs. Aujourd’hui nos vies sont tellement sophistiquées qu’elles ne supporteraient pas un tel choc. Nous ne sommes pas prêts à vivre comme des Amish. Pourtant, la colère imprévisible du soleil est bien une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes.

Propos recueillis par Dan Burcea

Bernard Woitellier, Le maître de la lumière, Éditions Librinova, 2019, 643 pages.

  

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