Interview. Pauline Deysson : « Je voulais créer un univers dans lequel l’Histoire puisse s’inscrire sans trop heurter la logique »

Les Éditions de la Chouette d’Or publient un beau livre dédié au Trésor de l’Entente Cordiale et lié à un nouveau jeu qui vient d’être lancé ce 8 avril 2021 par Michel Becker, artiste et co-créateur du jeu Sur la trace de la chouette d’or. Signalons dans la seconde partie de cette ouvrage la présence d’une jeune auteure, Pauline Deysson, qui signe un récit sous forme de légende historique sous le titre Le Trésor des Edrei. Grande lectrice et passionnée d’écriture, elle fait du mélange des genres une manière d’explorer des domaines divers comme l’évasion fantastique ou la quête philosophique.

Bonjour Pauline Deysson, vous travaillez comme documentaliste dans une banque et vous êtes passionnée de littérature et d’écriture. Quelle place occupent ces deux domaines dans votre vie ? 

La littérature a chronologiquement précédé la banque. J’ai décidé d’écrire des livres vers mes 10 ans, estimant qu’il s’agissait là de l’un des métiers les plus pertinents du monde, par son universalité, et le plus à ma portée, étant donné mon goût prononcé pour les livres. Pendant longtemps, écrire est demeuré ma seule ambition : j’ai produit plusieurs contes pour ma famille et commencé un certain nombre de romans sans les terminer. J’ai eu très tôt l’idée de La Bibliothèque, la série de romans sur laquelle je travaille aujourd’hui, mais je ne m’y suis pas sérieusement attelée avant mes quinze ans, estimant que l’histoire réclamait une maturité qu’excluait mon jeune âge, et ne voulant pas risquer de gâcher mon idée en la sous-exploitant.

La banque est venue plus tard : il fallait travailler, et j’ai longtemps considéré mon emploi comme un mal nécessaire (quoique de plus en plus passionnant) pour gagner ma vie. Mes études ont éveillé en moi un réel intérêt pour le métier de documentaliste. L’ironie veut que l’on m’ait d’abord conseillé d’être bibliothécaire, et je me trouvais assez bête de n’y avoir pas pensé de mon propre chef, alors que je construisais depuis plusieurs années déjà La Bibliothèque. Je me suis inspirée de ce que j’apprenais pour alimenter mon roman et mes talents littéraires ne se sont pas révélés inutiles à la banque : les deux mondes se sont peu à peu entremêlés, jusqu’à occuper une part égale dans mon estime. Le plus difficile fut de trouver le bon rythme de cohabitation, l’écriture demandant un exercice régulier que ne permettait pas mon travail de prime abord !

Comment expliquer votre présence dans le beau livre Le trésor de l’Entente Cordiale qui vient de paraître ?

Ma participation au Trésor de l’Entente Cordiale résulte d’un coup de cœur pour La Bibliothèque plus subjectif que la moyenne : c’est grâce à mon père et illustrateur Michel Becker que j’ai été amenée à écrire Le Trésor des Edrei. M’ayant aidée dans la correction de mes romans, il connaissait mon écriture, et savait assez mon amour des contes pour avoir de longue date fait partie de mon lectorat. Lorsqu’il m’a parlé de ce projet et de la nécessité d’écrire un conte pour y glisser des énigmes, je n’ai pas hésité une seule seconde !

Vous qualifiez votre récit Le Trésor des Edrei comme un mélange de faits historiques, légendes, mythes fondateurs et d’autres genres. Pourriez-vous nous dire quelles ont été les grandes ressources narratives qui ont nourri votre inspiration ?

Le Trésor des Edrei devait au commencement être un conte. Étant donné le contexte dans lequel il allait être publié, je ne pouvais pas ne pas tenir compte de l’histoire franco-britannique, et je craignais de ne pas trouver le ton juste en écrivant un récit trop ancré dans la réalité historique : je voulais créer un univers dans lequel l’Histoire puisse s’inscrire sans trop heurter la logique. Je suis friande de mythologie grecque depuis mon plus jeune âge, aussi l’idée du mythe s’est-elle naturellement imposée. À la croisée du conte et de la légende, le mythe a longtemps précédé l’histoire dans de nombreuses cultures. Je me suis aussi inspirée de récits que j’apprécie de longue date, tels que Le Magicien d’Oz, ou encore la légende du roi Arthur et des chevaliers de la table ronde.

Je vous propose de nous arrêter d’abord sur ce mythe fondateur que vous mettez en scène au tout début de votre récit : des personnages au noms glanés à travers des langues ou dialectes peu connus du grand public sont invoqués dans un scénario de création du monde. Comment avez-vous construit cet univers légendaire à forte connotation cosmogonique ? 

Je voulais un mythe qui rappelle tous les mythes. Lorsque je m’intéresse à une mythologie, j’aime remonter au récit de la création du monde, source de toutes les histoires et de tous les conflits. Une cosmogonie commence très souvent par l’affrontement de deux entités opposées et complémentaires : on retrouve selon les mythes le jour et la nuit, l’amour et la mort ou encore le ciel et la terre. J’ai volontairement choisi des noms éloignés géographiquement pour ne pas donner la préséance à un mythe sur un autre.

Vos personnages s’appellent des Edrei. Pouvez-vous nous parler de ces êtres éthériques ?

Je comptais initialement mettre en scène des humains. En orientant mon histoire du côté du mythe, j’ai songé qu’il serait plus intéressant de la peupler de créatures imaginaires. Je ne voulais pas réinventer une ribambelle de dieux, au risque de perdre le lecteur par trop de références et de m’imposer une logique trop rigoureuse. Créer des êtres imaginaires m’offrait davantage de souplesse dans la conception de caractères que j’ai volontairement asexués, pour les rendre aussi universels que possible. Les nuages me paraissaient être l’environnement idéal pour ces créatures capables de tout et offertes à l’imagination des lecteurs autant qu’aux aléas cosmogoniques.

Comment devons-nous lire ce voyage à travers un magma cosmique auquel vous invitez vos personnages ? Sans doute, il peut être lu comme un conte fantastique, comme une odyssée légendaire ou comme les deux à la fois. Ce serait intéressant de savoir comment l’avez-vous inventé. Fait-il partie de votre univers habituel ? L’avez-vous créé pour l’occasion ?

Le récit se veut à la croisée des genres. La Bibliothèque, que j’ai continué à écrire en même temps que Le Trésor des Edrei, mêle récit fantastique, dystopie et conte philosophique : à cet égard, Le Trésor des Edrei peut être considéré comme faisant partie de mon univers habituel, celui des mondes imaginaires. J’y ai exploré des thèmes chers à mon cœur, comme le réenchantement du quotidien ou le dépassement de soi. À ces préférences, j’ai mêlé clins d’œil historiques, images que je souhaitais explorer de longue date et idées exigées par la chasse au trésor. Cette absence de frontières permet à chaque lecteur de construire son interprétation et donne lieu à des échanges d’autant plus passionnants !

Petit à petit, vous quittez ce temps initial, cet illo tempore, pour nous introduire assez rapidement au fait dans le temps historique par la création des clans. De quoi et surtout de qui s’agit-il ?

Les clans sont une référence à peine voilée aux Anglais et aux Français, mais peuvent en même temps être rapprochés de quantité d’autres peuples. Limiter mes allusions historiques au strict minimum m’a permis de donner à ce texte une portée universelle : la division des hommes, quand elle s’explique de manière logique, n’en reste pas moins absurde. J’ai cherché à mettre en avant l’absence de toute rationalité dans le conflit, quel qu’il soit.

Vous maniez avec brio l’antithèse, figure de style si nécessaire à la construction des récits à grande envolée épique et fantastique. Sur quelle base avez-vous construit cette tension entre d’un côté les Albes et de l’autre les Phryges ?

En classe préparatoire, j’ai étudié avec passion la traduction littéraire : chercher la formule juste pour rendre en français le sens et la beauté d’un texte anglais s’est avéré un exercice recouvrant des domaines plus vastes que la seule linguistique. Le choix de certaines catégories de mots trahit une forme d’esprit, une sorte de psychologie collective et inconsciente. Pendant deux ans, j’ai comparé l’esprit anglais, qui aime les verbes, ne craint pas les répétitions et se trouve naturellement porté vers le concret, à l’esprit français, qui préfère les noms, hait les répétitions et tend vers l’abstrait. Cet exercice prolongé m’a donné ample matière à réflexion sur les différences entre nos deux peuples et la manière dont nous transposions, à travers la langue, le quotidien qui nous entoure.

Je me suis aussi inspirée, quoique de très loin, de l’histoire franco-britannique, et particulièrement des différences entre les religions protestante et catholique, dont les désaccords, s’ils ne sont pas toujours dénués de sens, n’auraient jamais dû prêter à une telle escalade de violence.

Ce sont toutes ces considérations que j’ai cherché à incarner dans les Albes et dans les Phryges, à la fois si semblables et pourtant différents, jusque dans leur manière d’être au jour le jour.

Plusieurs motifs, sur lesquels je souhaiterais vous interroger, traversent votre histoire. Le premier est celui de la quête de l’unité secrète de la création dans laquelle se lancent les deux clans. En quoi consiste cette géographie imaginaire où tous les éléments cosmogoniques sont présents (liane, arbre, eau, feu, etc.) ?

J’ai toujours eu l’ambition d’une littérature universelle, où s’inscrivent tous les possibles, tous les textes, réels aussi bien que fantasmés, et tous les mondes, à commencer par le nôtre. L’univers est écrit en langage mathématique, disait Galilée : c’est cette profonde cohérence que je cherche à explorer à travers mes histoires. J’aime mêler les niveaux de lecture et confondre les genres, à condition de suivre une logique d’ensemble. Rien n’est aussi évocateur pour la création d’un monde que les éléments primordiaux dont il se compose. Comme l’eau, l’air, la terre et le feu se prêtent davantage à la métaphore que l’azote ou l’hydrogène, ils ont naturellement structuré Le Trésor des Edrei. Cette géographie du sens s’allie à mon goût prononcé pour les puzzles : je compare souvent la lecture à ce jeu, où l’on ne comprend le sens et l’importance d’une pièce, d’un détail, qu’après avoir achevé le tout.

Le deuxième motif est celui de la solidarité des personnages à l’intérieur de chaque clan et plus loin entre ces deux derniers pour la survie de tous. Comment inscrivez-vous cette nécessité dans le contexte historique dans lequel se déroule ce périple cosmique ?

Au vu de l’événement historique autour duquel s’articule le projet, je me devais de mettre le thème de l’entente au centre du Trésor des Edrei. Cependant, je ne voulais surtout pas donner dans le mièvre d’une amitié béate. J’ai été frappée par la justesse de l’analyse de Tocqueville, dans De la démocratie en Amérique, sur l’intérêt comme moteur naturel des affections et des actions humaines : j’ai donc cherché à construire une histoire où l’alliance résulterait de la force des choses. Quoi de mieux pour mettre en avant cette nécessité que la lutte pour la survie, le plus primordial et universel des intérêts ?

Comme le rappelle Stephen Clarke dans sa présentation du coffret d’or, le texte de l’Entente Cordiale est bien moins noble que les sentiments qu’on en retient, et consiste en un échange de bons procédés bassement matériels, même s’il a par la suite donné lieu à de belles actions.

Et, enfin, pour revenir à l’entente, quelle preuve y a-t-il pour pouvoir parler d’une solidarité encore plus large, disons au niveau de l’espèce tout entière prise dans le mécanisme d’une renaissance salvatrice ?

Le Trésor des Edrei s’arrête sur un espoir plutôt qu’une preuve : celui d’êtres qui ont appris de leurs erreurs et s’efforcent de reconstruire un monde meilleur. Si l’on s’en tient aux statistiques mondiales, la guerre n’a jamais provoqué aussi peu de morts qu’aujourd’hui, et l’on ne peut s’empêcher d’espérer que cet état de fait mathématique devienne le sens de l’histoire. Néanmoins, la nature humaine reste égale à elle-même et autodestructrice. L’avenir reste à écrire et le conte ne s’arrête pas fortuitement au début de l’ère des hommes : chacun de nous est maître de ce qui advient à l’espèce.

On ne peut pas conclure cette série de questions sans attirer l’attention de vos lecteurs sur la maîtrise avec laquelle vous maniez l’art de la fiction du récit de quête. Quelle clé de lecture conseillez-vous en secret aux lecteurs qui souhaiteraient se lancer dans la quête du trésor de l’Entente Cordiale ?

Toute quête est par nature individuelle : à la façon des chevaliers de contes, les lecteurs à la recherche du trésor de l’Entente Cordiale devront chercher en eux les ressources nécessaires à la victoire. Chaque lecture reste une aventure ouverte à tous les possibles, et la liberté intérieure est la qualité maîtresse de ceux qui souhaitent ressortir grandis de ce périple. Qui sait si le véritable trésor ne réside pas dans le voyage, plutôt que dans son aboutissement ?

Propos recueillis par Dan Burcea

Michel Becker, Stephen Clarke, Vincenzo Bianca, Pauline Deysson, Le Trésor de l’Entente Cordiale, Éditions La Chouette d’or, 2021, 150 pages

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