Nature vivante avec auteur – Jennifer Richard : Une noisette

 

Une noisette. Rien d’autre dans les poches. Rien d’autre que d’autres noisettes. J’en conserve certaines entières pour les donner aux écureuils. Entre mes dents, je casse celles qu’il me reste en quatre petits morceaux, que je tends aux oiseaux. Entendre le froissement de leurs ailes contre mon oreille et sentir le resserrement de leurs doigts sur ma main, quand ils se posent, m’enchantent.

Les passereaux possèdent quatre doigts à chaque patte.

Plus sa gorge est rouge, plus le rouge-gorge est vieux.

L’écureuil est capable de scier une coque de noix avec ses dents.

Ce n’est pas très intéressant à lire, mais c’est fascinant à observer.

Et voilà tout ce qu’il me reste à faire, seule activité digne de notre condition humaine.

Je ne veux plus travailler. Je ne veux plus produire ni consommer. Je ne veux plus détruire, dégrader, déplacer, déranger, ni asservir et massacrer. Je veux arrêter de participer à ce gigantesque et morbide malentendu, impulsé il y a des milliers d’années et qui se consolide de manière exponentielle depuis quelques décennies.   

Ne sommes-nous pas de la race des poètes ? Ne pouvions-nous pas nous contenter de nous tenir là et de prier, de méditer et de célébrer la beauté du monde ? N’avions-nous pas pour seule responsabilité de veiller sur ce qui nous a été confié ?

Nous avions vocation à être témoins. Rien de plus, rien de moins.

Autrement…

Quelle serait la fonction d’une espèce qui n’en nourrirait aucune autre, qui ne participerait pas à la pollinisation des plantes, et qui ne purifierait ni l’eau, ni la terre ni le sable ?

Dominer.

« La transformation progressive d’un système rigidement hiérarchique en un régime où l’homme peut au moins essayer de modeler son destin, où il a l’occasion de connaître plusieurs genres de vie et de choisir entre eux, cette transformation est étroitement liée au développement du commerce. […] Ce qui, dans l’avenir, apparaîtra comme l’effet le plus significatif et le plus puissant de ce succès, c’est le fait qu’il a donné aux hommes un sens tout nouveau de leur pouvoir sur leur propre destin, une croyance en la possibilité illimitée d’améliorer leur sort. Avec le succès croissait l’ambition, et l’homme avait pleinement le droit d’être ambitieux. »

Friedrich A. Hayek écrivait ce texte en 1943 pour vanter les vertus du libéralisme, menacé de toute part, selon lui, par l’invasion des idées socialistes. Avant de mourir, il put assister avec joie, notamment, à l’effondrement de l’Union Soviétique et au discrédit jeté sur ses contradicteurs, au licenciement par Ronald Reagan de onze mille contrôleurs aériens en grève, à la lutte à mort entre Margaret Thatcher et le syndicalisme ouvrier.

Malheureusement, il n’eut pas la joie d’assister à l’ascension d’Elon Musk – incarnation des possibilités illimitées du marché.

Avec le succès croissait l’ambition.

Friedrich A. Hayek a-t-il vu, depuis son paradis en or et en argent, le chef d’entreprise faire raser quatre-vingt dix hectares de forêt, à l’Est de Berlin, pour installer son usine de voitures électriques ? A-t-il entendu son rire d’enfant-tyran éclater aux visages des manifestants, lorsqu’ils se sont indignés du volume d’eau nécessaire pour faire tourner cette usine ?

– 3,6 millions de litres cubes chaque année, lui reprochait-on.

– Hahaha ! réagit l’homme qui avait pleinement le droit d’être ambitieux, en désignant d’un arc du bras les pans de forêt restés debout. Mais nous ne sommes pas dans le désert, que je sache ! S’il y a des arbres, c’est qu’il y a de l’eau. »

Il faut ce qu’il faut, pour faire sortir 500 000 véhicules des chaînes de production, chaque année. Et puis ça créera de l’emploi, ce qui permettra aux salariés de consommer. Tout cela est bien meilleur pour le commerce, et donc pour la civilisation, que quelques sapins inutiles.

Un sens tout nouveau de leur pouvoir sur leur destin.

Elon Musk peut rire à loisir. Que lui importent les forêts du Brandenburg et les animaux qui y vivaient ? Tout cela doit être liquidé. Liquidé au sens juridique, c’est-à-dire converti en cash flow, pour intégrer le marché.

Tout doit disparaître.

Il s’en moque, il est un homme qui exerce sa fonction. Il domine.

Il est déjà sur Mars. Laissant derrière lui une nature morte.

Jennifer Richard© 12 mai 2021

Après un début dans la science-fiction, Jennifer Richard s’inscrit dans une littérature à caractère historique et politique. Nourrie par les récits de guerre et la pensée d’auteurs tels que Koestler, Soljenitsyne, Mirbeau, Merle ou Orwell, elle vise à mettre en avant de manière plus évidente les dérives de nos gouvernements. Bibliographie : Le diable parle toutes les langues, Albin Michel, à paraître après confinement Il est à toi ce beau pays, Albin Michel, 2018 L’illustre inconnu, Robert Laffont, 2014 Requiem pour une étoile, Robert Laffont, 2010 Bleu poussière, Robert Laffont, 2007

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