Nature vivante avec auteure – Séverine Baaziz : Le saule pleureur

 

Les dix premières années de ma vie, j’ai grandi dans une petite ville en Moselle, une de celles qui rime avec ange. Je me souviens d’un lieu en particulier. Un parc. A quelques minutes de chez moi. J’y allais souvent. Il n’était pas bien grand, mais la nature y était sauvage et luxuriante. Au milieu d’herbes folles, les arbres, plantés fièrement sur leurs robustes racines, partaient griffer le ciel. Les buissons grands comme des hommes se mêlaient les uns aux autres et autorisaient les enfants à les changer en drôles d’igloos. Il y avait les ronces, aussi, et les orties, qui riaient à l’approche de nos jambes nues et imprudentes. Les jours d’été, nous nous réfugiions sous l’immense saule pleureur. Ses branches tombaient en rideau de lianes tout autour de nous et tamisaient les rayons du soleil. On s’asseyait en cercle et on inventait des jeux où la parole est reine. Des devinettes, des énigmes, des histoires à poursuivre, des petits mensonges et des grandes vérités. D’autres fois, on passait notre temps à rire, à courir, à grimper, à ne faire qu’un avec cette jungle qui soufflait dans nos cœurs son air de liberté. Ça et là, un toboggan, une balançoire, un tourniquet, que les plus jeunes avaient bien du mal à délaisser. D’autres fois encore, camouflés dans les feuillages qui sentaient la noisette ou l’églantier, on épiait les aînés. On pouffait dans nos mains quand on reconnaissait un grand frère ou une sœur dans les bras d’un amoureux. Et puis, il y avait aussi ce sentier que j’aimais emprunter seule, à l’arrière du parc. Il donnait sur une courette caillouteuse ouverte au public. J’y retrouvais une statue trônant sur son socle. A l’époque, je ne savais pas qu’on l’appelait Sainte Vierge, mais j’essayais toujours de poser sur elle ce même regard doux qu’elle offrait à tous. Je scrutais ses traits, ses plis, avec solennité, je dois bien l’avouer, et je la remerciais de veiller sur le parc et les enfants. La gardienne.

C’est bien des années plus tard, au volant de mon premier véhicule, une clio bleu électrique, que ces souvenirs ont refait surface. Je venais d’emménager avec mon compagnon dans un appartement coquet, selon la formule consacrée des agents immobiliers pour désigner les lieux de vie exigus mais propres, et mon orientation professionnelle cherchait encore sa boussole. Bref, ma vie d’adulte n’avait aucune raison de se soucier de ma vie d’enfant, et pourtant… 

Les mains à 10h10 sur le volant de cuir, je file sur le ruban de la route, l’esprit occupé à tergiverser. Soudain, mon regard est giflé. Sonné, de plein fouet. Lâches, les secondes passent leur chemin et nous laissent, moi, mes yeux encore sous le choc et mon cœur qui se fendille. J’ai du mal à y croire, pourtant il n’y a aucun doute. Le parc de mon enfance a été rasé. Il n’en reste rien. A la place, le géant du fast-food et son parking goudronné. Plus une once de verdure. Les tractopelles sont passées par là, elles ont saccagé le décor, déraciné les arbres, découpé, retourné, broyé, piétiné jusqu’à nos rires d’enfants. Même la gardienne a été délogée. A moins que son plâtre soit redevenu poussière sous les chenilles des bulldozers. 

Plus un seul parc aux alentours. Rien que des routes, des logements, des commerces. J’ai honte qu’on ait osé décimer pareille merveille. On a arraché à la terre des centaines de vies, certaines minuscules, d’autres majestueuses, toutes végétales, certes, mais elles grandissaient là depuis toujours. Ce parc, c’était le petit poumon de tout un quartier. Un fabricant d’aventuriers. Un miracle à ciel ouvert.

Ces souvenirs, comme d’autres, je les garde précieusement, et si je sais pertinemment que je ne peux pas changer le monde, pour de vrai, pour de bon, je sais que c’est aussi pour ça que j’écris, pour pouvoir le changer au moins le temps d’un roman.

Séverine Baaziz, février 2021

Séverine Baaziz habite en Lorraine. De profession développeur informatique, elle travaille au Luxembourg.

L’écriture est sa grande passion.

Bibliographie :

Le premier choix, Éditions Chloé des Lys, 2016 (Finaliste du Prix Lire & Cri 2018-2019).

Mamie Paulette, Éditions Chloé des Lys, 2018 (Finaliste du Prix Lions du Roman régional 2018-2019).

L’astronaute, Éditions Chloé des Lys, 2019.

La petite fille aux yeux d’or, Éditions Chloé des Lys, parution en avril 2021.

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