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Se défaire des lambeaux de l’exil : «Marx et la poupée» de Maryam Madjidi, Goncourt du premier roman

Suspendu au souffle dyspnéique de deux respirations prisonnières entre l’enracinement et la séparation, entre l’exil et une nostalgie qui ne demande que proclamer son paroxysme, le livre de Maryam Madjidi «Marx et la poupée» qui vient d’être récompensé par le Goncourt du premier roman s’accroche au devoir de mémoire avec une intensité que seule l’importance de l’enjeu est capable d’en justifier l’urgence. Cette nécessité se hisse aussitôt au sommet de son exercice d’écriture pour donner raison à une identité narrative qui ne cesse de renaître, de reprendre le dessus sur le temps, sur sa durée, sur son inéluctabilité, afin de tordre le coup à l’oubli et abolir son emprise.

Pourquoi un tel empressement?

Dès avant sa naissance, Maryam, incarnant le personnage homonyme et l’alter-ego de la romancière, est un être mutilé, marqué par une «blessure d’amour» faite par sa mère, sa «douce assassine», qui saute du deuxième étage du bâtiment de l’Université de Téhéran, risquant de payer avec sa vie et celle du bébé qu’elle porte le courage de manifester contre le régime. C’est le prix nécessaire afin de pouvoir témoigner de la barbarie et de la répression contre la révolution iranienne des années ’80. Cet acte fondateur manqué est la source d’un traumatisme qu’elle traduira des années plus tard comme «un trou en moi dans lequel toutes les angoisses de ma vie future prendraient racine». Suivra une longue thérapie de cicatrisation par la lecture insatiable des pupilles de sa mère. C’est dans ce rituel que la narratrice puisera la matière nécessaire à son récit, une matière tenant à la fois de la gestuelle des corps, de la symbolique et de la poésie, pure affirmation et incontestable intériorité extériorisée[1]. Il s’agit pour Maryam Madjidi d’un exercice littéraire intense et d’une sédimentation de son histoire familiale et personnelle qui aboutiront à la pousser à écrire et atteindre ainsi la profondeur de tous ces destins soumis aux cataclysmes de l’Histoire. La place rassurante de Maman Massoumeh, la grand-mère, ainsi que l’image d’une famille souvent absente mais déjà anoblie par un héroïsme devenu légendaire, tout cela rassure et inquiète à la fois l’enfant, laissant longtemps une multitude d’interrogations sans réponses. C’est d’ailleurs ces nombreux questionnements qui pousseront Maryam à (ré)écrire son histoire, mille fois répétée depuis son enfance et inscrite comme une preuve indélébile sur le visage aux traits statuaires de sa mère. « Je barbouille ton visage de mes rêveries – écrit-elle –, je le mêle à mes mensonges, à tout ce qui me console, je plonge mes mains dans des pots de peinture à la recherche de tes yeux ».

Cet attachement à la rêverie et à la sublimation est loin de faire pour autant de l’écriture de Maryam Madjidi un discours oublieux de sa mission testimoniale qui est, comme elle ne cesse de l’affirmer, la raison ultime de sa démarche. L’Histoire envahit dès les premières pages le récit avec tout ce que celle-ci a de brutal. Elle exulte en s’abreuvant à la source de la violence, de la persécution envers les opposants, dans la clandestinité et dans les nombreuses arrestations, dans l’univers tortionnaire et le recours aux meurtres, dans la nécessité de l’exil comme ultime source de liberté et de survie. La Peur, la Torture et la Mort sont les déesses malveillantes et omniprésentes qui déversent l’effroi depuis les sommets qui surplombent Téhéran.

Comment conjurer toutes ces tragédies, sortir de toutes ces impasses où s’engouffrent tant de peurs si ce n’est pas par une manière inattendue qui est celle du symbole de l’enfantement ? Ce n’est donc pas par hasard que les trois parties du roman portent chacune le nom de naissance. Ce terme qui structure comme un triptyque le roman de Maryam Madjidi mérite ici toute notre attention. Sa compréhension peut nous permettre de bien utiliser cette métaphore comme clé essentielle de lecture. Au premier abord, il serait hasardeux d’analyser cette métaphore en termes cosmologiques, comme une succession qui rendrait compte d’un dessein sacré qui déciderait, par une succession régénérative, de s’inscrire dans la sphère de l’éternité et imposer à l’homme un destin cruel. L’angle de vue réduit ici la perspective à la hauteur de l’existence humaine, de son quotidien, permettant ainsi de mesurer le devenir des personnages, de saisir leur intériorité, leurs faiblesses, leurs hésitations et leurs victoires sur la vie, sur eux-mêmes et sur leur destin. Maryam porte sur ses épaules fragiles le poids de ce parcours, d’un âge à l’autre, d’un pays à l’autre et, plus encore, d’une langue et donc d’une culture à l’autre. Elle s’interdit en même temps «tout masque d’une douleur refoulée».  La cyclicité de ces événements fondateurs, les naissances successives sont précédées d’une descente vers une limite qui réclame avec une automaticité naturelle son dépassement, son saut qualitatif. En cela, la comparaison avec les transformations des lépidoptères est la plus évocatrice.

Plusieurs exemples illustrent dans le roman ses hypothèses. À l’âge de 6 ans, Maryam est obligée de renoncer à toutes ses poupées et les donner aux enfants du voisinage, avant de partir en exil avec ses parents qui, eux aussi, se plient au même rituel de renoncement et enterrent leurs livres interdits par le régime, dont Marx, Lénine et d’autres. Arrivés en France, les Madjidi croient enfin pouvoir profiter de la liberté tant rêvée, sauf qu’ils doivent s’adapter rapidement à ce nouveau monde, si différent parfois, souvent si exigeant. Impossible de lutter contre une nostalgie violente qui risque de les noyer sous le poids des «lambeaux de cet exil forcé». Chacun paie son lot de souffrances : le père obligé de travailler durement, en exerçant des métiers nouveaux, en s’enfermant progressivement en lui-même, la mère portant une «douce tristesse dans ses yeux», et la petite Maryam obligée d’aller à l’école, au milieu des enfants qui l’ignorent, dont elle ne comprend pas la langue et pour qui elle n’est qu’une étrangère. La situation à laquelle elle doit faire face exige de réussir un grand défi, celui d’apprendre le français, le seul passeport de son entrée dans ce nouveau monde. Comme une nouvelle naissance, l’apprentissage de cette langue durera des mois et sortira soudainement, comme un cri, comme une révolte. Ce quotidien est raconté avec une émotion et une sincérité déconcertantes, la voix narrative suit, comme une caméra à l’épaule, la stature de l’enfant confrontée à l’exigence de l’intégration, synonyme d’acceptation des autres, qu’il s’agisse des enfants ou des adultes. Trop de choses nouvelles se mettent au travers de sa route, la nourriture, le rituel de l’entrée en classe, l’ambiance dans la cour de récréation, mais surtout cette langue nouvelle, si différente du persan, si inaccessible aussi. Selon la loi naturelle la plus simple, et Maryam le sait bien, pour faire de la place à tout ce monde nouveau, il faut faire évacuer de sa mémoire tant de choses anciennes : les souvenirs, les habitudes, la langue et l’espoir de les retrouver un jour. Endormis dans l’urgence d’un présent si vorace, ces souvenirs vont resurgir avec persistance plus tard, lorsque Maryam, devenue adulte, décidera de retourner à Téhéran. Si l’abandon du passé lui avait demandé un processus lent et, en cela, douloureux, les retrouvailles sont brutales, violentes, comme une avalanche qui lui coupe le souffle, qui l’enchante et lui font tourner la tête. Elle tombe amoureuse et pense ne plus quitter le pays. C’est toute son enfance qui lui tombe dessus, dira-t-elle. Cette force est si enivrante qu’elle risque de faire d’elle une prisonnière charmée par ce monde si différent et pourtant familier, de l’attacher entre deux mondes qui se disputent la première place dans son cœur.

Le temps de la réconciliation arrivera plus tard, un temps qui lui permettra de regarder vers l’avenir, mais qui la libérera de ses illusions, en lui apprenant que sa vie mérite plus qu’un habit romanesque trop étroit, car trop égoïste. La romancière quitte «le masque de la douleur refoulée» pour rendre hommage à tous les siens «de l’intérieur», en laissant «sa douleur s’exprimer», et en faisant pour cela appel à la fiction, comme vérité ultime surgie du «grand laboratoire-observatoire de la vie» qui n’est autre que la réalité. Ce regard compassionnel est plus qu’un simple travail de mémoire, il est la garantie d’une humanité retrouvée, reconnaissante et digne qui est rendue à son passé et à tous les siens. En cela, la figure du père est d’une force unique, le représentant comme un arbre au milieu d’un champ, un repère, une verticalité rassurante et digne d’être imitée par l’enfant-spectateur.

Avec ce premier roman, Maryam Madjidi fait la démonstration d’un talent incontestable et prometteur. C’est la preuve incontestable qu’elle sait conjuguer le filon poétique persan et la précision de la langue française devenue pour elle une matière vitale. « J’aime que les stigmates de mon exil demeurent en persan, une langue écorchée, bancale encore », se confie-t-elle dans une interview accordée à Aurélie Charon sur France Culture. Quant à la langue française, elle reconnaît par la même occasion, qu’elle est si nécessaire à sa vie d’écrivain ou à sa vie tout court, qu’elle a avec celle-ci une relation hypnotique. Sans croire dans le bilinguisme parfait, Maryam Madjidi questionne par son roman les aspects actuels de l’identité française.

Il serait infructueux de vouloir dresser en guise de conclusion une liste exhaustive des sujets abordés dans ce roman. Sa force fictionnelle et sa beauté poétique en disent plus que tout inventaire, laissant une grande place à la lumière qui émane de ce récit éclatant d’optimisme et pétri d’une gravité qui invite à la réflexion.

«La poésie est le pain quotidien du peuple iranien», affirme Maryam Medjidi dans le même entretien. Merci de le partager avec nous, notre époque souffrante, aride et semi-désertique en a tellement besoin…

Dan Burcea

Maryam Madjidi, Marx et la poupée, Editions Le Nouvel Attila, 2017, 202 p., 18 euros

[1] «L’étrange et l’étranger» article publié dans la NRF en 1958 par Maurice Blanchot, cité dans : https://www.fabula.org/actualites/poesie-litterature-philosophie-differences-et-interferences_78898.php