Centenaire de la parution du Grand Meaulnes : 2013

Lorsque l’on regarde le programme du centenaire du roman Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier, organisé tout au long de l’année 2013 par l’Association des amis de Jacques Rivière et d’Alain-Fournier (AJRAF), on ne peut que se réjouir de la diversité autour de laquelle cet acte de mémoire a été conçu et construit. Rencontres littéraires, veillés cinématographiques, expositions, évocations poétiques et randonnées témoignent de la diversité dont cette œuvre n’a cessé de se nourrir pour parfaire son image de roman mythique ayant gagné sa place dans l’histoire de la littérature universelle. Il s’agit d’une visible volonté de montrer que la permanence de cette œuvre ne saurait se résigner d’une petite catégorie de lecteurs passionnés, français ou étrangers, mais qui, riche de son âge désormais respectable, peut bien prétendre à se mesurer au grand nombre de lecteurs issus des deux générations qui se sont succédé depuis.

Et pourtant, cette plaidoirie pour la permanence de l’œuvre littéraire ne saurait, hélas, se mettre à l’abri de l’imputation d’aporie dont notre époque sceptique ne tarderait à l’accuser.

Rien d’étonnant venant de la part de ces temps pour qui la seule permanence est celle des secondes subissant à l’excès la négation d’elles-mêmes dans une instantanéité condamnée à se renouveler sans cesse sur l’autel de ce que l’on appelle, par un barbarisme à la mode, actualité, mécanisme où le règne de l’opinion se moque des « normes esthétiques, autant que techniques, précises, interprétées, de surcroît, par des jurys uniques et localisables », comme le dit si bien Patrice Bollon, citant Le Littré, dans son commentaire sur le livre de Charles Dantzig, « Qu’est-ce qu’un chef-d’œuvre », publié dans le Magazine littéraire (1).

Comment, dès lors, définir l’actualité du « Grand Meaulnes » sans refuser de se prêter à ce jeu des classements, des listes et d’autres artifices menant à détourner l’essence même de ce roman dont l’unique souffle tient en si peu de mots définissant cet amour impossible qui bouleverse son auteur le plongeant dans la peur de quitter son adolescence protectrice ?

S’il fallait choisir parmi les récits capables d’échapper à cette dictature de l’actualité, celui-ci en est un, sans doute pas le seul, et cela heureusement.

Beaucoup sont les ouvrages critiques qui ont essayé à rendre familier et à mettre en évidence les valeurs esthétiques de ce roman.

Entretien avec Emmanuel Le Bret:

« Par notre élan, notre sincérité, notre gratuité à accepter la brûlure de feu qui calcine notre limite, nous nous réservons notre droit à l’essentiel : la découverte de la complétude. »

Nous avons choisi ici le livre Alain-Fournier, le Grand Meaulnes ou l’impossible amour, de l’écrivain et conférencier qui a eu la gentillesse de nous accorder cet entretien autour de cette biographie qu’il vient de publier aux Éditions du Moment.

Emmanuel Le Bret, vous n’êtes pas à votre première biographie. Vous êtes l’auteur de deux autres livres appartenant à ce genre littéraire, l’un dédié à Sir Arthur Conan Doyle, et l’autre à Syd Barrett, un des membres fondateurs de Pink Floyd.

Pourquoi avoir choisi cette fois comme héros la personne d’Alain-Fournier?

J’aime faire découvrir des personnages d’exception. Pour la simple raison que le grand public en possède souvent une vision déformée, nourrie de préjugés et de légendes approximatives, souvent répétés d’une génération à l’autre. Ainsi, Roger « Syd » Barrett, fondateur du mythique Pink Floyd est-il souvent réduit à l’image d’un simple toxicomane un peu fou – bien que la psychiatrie martèle qu’il était simplement « différent ». On oublie alors que ce musicien – qui arrête sa carrière à vingt-six ans – est aussi un acteur de théâtre shakespearien qui reçoit un prix de déclamation poétique, montre des talents remarquables en peinture et rédige une « Histoire de l’Art », inédite à ce jour… De même, Sir Arthur Conan Doyle est-il réduit à être l’auteur de Sherlock Holmes, une série de parutions qui ne révèle que près du quart d’une œuvre protéiforme de 220 livres, pour certains traduits en plus de cent dix langues… Là encore, c’est oublier que l’homme fut médecin, grand sportif, historien, voyageur, inventeur ou visionnaire de projets étonnants, comme la création du tunnel sous la Manche !

Alain-Fournier m’accompagne depuis 1967, quand je découvre Le Grand Meaulnes lors d’un séjour en Sologne. Touché par ce livre initiatique qui ne révèle toutes ses richesses qu’à l’aune du vécu de son auteur, j’entreprends, durant un quart de siècle, une recherche approfondie sur sa vie. D’abord par l’étude assidue de toutes ces biographies, très nombreuses depuis 1920, mais aussi par l’étude de ses poèmes, ses principaux écrits journalistiques (1500 pages !), essais, nouvelles, pièces de théâtre ou romans inachevés, enfin, par la quête des originaux et des documents inédits, dont sont friands les biographes.

Vous appuyant sur des documents inédits, que vous citez à plusieurs endroits de votre ouvrage, vous apportez beaucoup de nouveautés à cette biographie du centenaire. Quelles ont été les grandes directions et les sources de votre recherche ?

Il m’a semblé important de faire une recherche de terrain. D’abord pour m’imprégner des lieux de vie et de séjours de cet écrivain. Rappelons que sa vie se partage entre les lumières des rives du Cher, les couronnes des étangs de Sologne et le treillis de ses séjours à Paris. De La Ferté d’Angillon à Nançay, d’Épineuil le Fleuriel, à Rochefort sur Mer, du port de Dieppe aux charmes de Chiswick, je cheminais ainsi dans l’ombre de son souvenir. Ceci étant capital quand on sait que « tout dans le Grand Meaulnes se passe quelque part » comme le dit Alain-Fournier. L’écrivain a usé de multiples transpositions géographiques des lieux où il séjourna pour établir le cadre d’action de son roman. En particulier, d’épisodes de son enfance vécus dans le Cher, le Finistère ou en Sologne, puis de sa vie de jeune homme à Paris, mais aussi dans le Gers.

En ce sens, j’ai beaucoup voyagé pour retrouver les traces de cet univers, sans négliger celui de son égérie, Yvonne de Quiévrecourt. Ce travail minutieux m’a permis, par exemple, de retrouver les sources de sa scolarité en Bretagne. Des éléments que l’on croyait définitivement perdus dans les bombardements de la Seconde Guerre mondiale. Autre découverte : pour la période de ses études au Lycée Lakanal, de révéler une photo totalement inédite de 1905 – la seule au monde réunissant Alain-Fournier et son ami qui deviendra son beau-frère, Jacques Rivière(2) – ignorée de tous, même des descendants de sa famille ! Elle est bien sûr, en bonne place dans mon ouvrage. Les exemples seraient innombrables à citer.

Au final, en 2012, j’ai complété cet ensemble par des échanges fertiles avec la famille Rivière-Fournier, qui, avec un grand souci d’échange et de transparence m’ont tout amicalement permis d’accéder à des documents de premier ordre. Il s’ajoute l’immersion dans les pièces originales du Fond Rivière de la donation faite à la ville de Bourges, riche de 17 000 pièces originales mis à disposition des chercheurs. On y trouve des merveilles !

Vous affirmez, page 153, ne pas avoir choisi d’insister sur certaines tranches de la vie d’Alain-Fournier, mais de relever et souligner « de nombreux points éludés ou souvent oubliés » de sa vie. Pourriez-vous nous en dire plus sur cette perspective ?

Au-delà du simple fait qu’un cahier des charges drastique me fut imposé (ne pas dépasser 350 000 signes pour l’ouvrage), je souhaitais ne pas faire redondance d’éléments biographiques bien connus, le plus souvent enseignés à l’école en France. Il m’a semblé plus important de développer d’autres point éludés, comme ses périodes scolaires autour de sa quatorzième année. Pourquoi ? Tout simplement parce que Fournier est ici « au midi » de sa trop courte vie, n’ayant pas atteint l’anniversaire de sa vingt-huitième année. Ce choix s’est articulé sur une prescience lancinante chez cet auteur, de la mort, omniprésente dès les chemins de vie de son enfance.

Dans le même esprit, j’ai mené une enquête très serrée pour élucider une légende soigneusement entretenue : le drame amoureux d’Alain-Fournier viendrait d’une rencontre féerique avec une jeune fille tout droit sortie d’un rêve, mais qui – après avoir semblé être attentive à ses déclarations – l’aurait découragé de poursuivre « cette folie » de songer un instant à bâtir sa vie avec elle. La raison invoquée par les biographes et journalistes serait qu’à cette époque (1905) elle fût déjà fiancée. Ce qui, dans une famille d’officiers de marine, ferme définitivement la porte à toute demande en mariage. Or, mes recherches et mes sources, démontrent qu’à cette époque ce n’était pas le cas… On comprend mieux la stupéfaction et la douleur de Fournier, quand il découvre que la belle demoiselle qui, dans un moment de communion et d’élan, lui avait dit « accepter de l’attendre » du fait qu’il était encore étudiant, s’est donnée à un autre prétendant. L’absence de nouvelles de la « belle échappée », l’incitera même à faire appel à deux reprises à une agence de détective pour en savoir davantage. Tout cela alimentera des souffrances morales terribles, dignes du jeune Werther, dont parlait si bien Goethe.

Ce grand amour du jeune Henri Fournier pour Yvonne de Quièvrecourt est un sujet qui vous préoccupe, à tel point qu’il donne le titre de votre livre. Quelle place a donc joué cette rencontre, telle que vous venez de décrire, sur la personnalité d’Alain-Fournier ?

Le sujet ne me préoccupe pas outre mesure ! il est l’axe central de la vie de Fournier, même si, tardivement, la passion charnelle pour Madame Simone le leurre durant une période. Il a parfois d’ailleurs des sursauts de lucidité et honni cette créature qui, quelques mois après sa disparition – on ne sait si Fournier est mort ou prisonnier, son corps n’a pas été retrouvé – se console dans les bras d’un ami d’enfance, sous les prétextes les plus fallacieux, lançant à Isabelle Rivière « qu’elle a des besoins ». Soyons sérieux. Nous ne parlons pas des mêmes choses et encore moins à la même octave. Écoutons Jacques Rivière, le frère, l’ami, le témoin : « Ayant suivi Alain-Fournier depuis son adolescence jusqu’à sa mort, je puis dire que cet événement si discret [la rencontre avec Yvonne de Quiévrecourt] fut l’aventure capitale de sa vie et ce qui l’alimenta jusqu’au bout de ferveur, de tristesse et d’extase. Ses autres amours n’effacèrent jamais celui-là, ni même, je crois, n’intéressèrent jamais les mêmes parties de son âme » (« Alain-Fournier », préface à Miracles, Jacques Rivière, 1924, réédition Fayard, 1986)

J’ai pu, par ailleurs, durant neuf ans de séjours réguliers à Rochefort sur Mer (Charente-Maritime), reconstituer l’unique rencontre tardive en 1913, entre Alain-Fournier et Yvonne de Quiévrecourt, articulant ma recherche sur des documents originaux, une connaissance parfaite des lieux qui donne à mieux comprendre l’intensité de cette rencontre. C’est alors que cette femme lui avoue que « s’il était venu trois ans plus tôt », tout alors était « possible ».

De même, il convient de se souvenir que la rencontre avec Yvonne de Quiévrecourt est littéralement transposée dans Le Grand Meaulnes, sous le pseudonyme d’Yvonne de Galais, magistralement incarnée au cinéma par l’actrice Brigitte Fossey. Le but de ce livre était alors d’atteindre la notoriété pour attirer l’attention de sa dulcinée. Fournier, habituellement si poli, ira jusqu’à dire « qu’il voulait avoir sa gueule en première page des journaux ».

Las, à l’ultime tour de vote, le Prix Goncourt revint à un inconnu, Marc Elder, dont la famille luttait contre la tuberculose et la misère… Le réalisme de Zola réussit alors à vaincre le symbolisme, par charité. Le peuple de la Mer, livre aujourd’hui en partie oublié, n’atteindra jamais la notoriété posthume du « Grand Meaulnes ». Cet ouvrage du lauréat est jugé bon, sans plus, en comparaison des romans marins d’un Pierre Loti, pour simple exemple.

Le portrait que vous faites d’Alain-Fournier révèle « un tempérament sensible et rêveur ». Vous dédiez le chapitre « Les origines oubliées » à la généalogie de la famille et à l’origine de la toponymie de son lieu de naissance, La Chapelle-d’Angillon où Henri Fournier vient au monde le 3 octobre 1886. Quel est l’encrage du futur écrivain Alain-Fournier dans le paysage de son pays et dans la famille des Fournier-Barthes?

Une biographie ne s’invente pas : elle se doit de répondre à des faits, des témoins, des sources et documents. La tentation pour les littéraires est souvent de penser que leur approche personnelle est plus importante que la réalité vécue par le personnage qu’ils étudient. Un travers et une tentation contre laquelle luttent plus facilement les historiens. Dans le cas de Fournier, l’on en arrive parfois à des aberrations, ainsi tel grand biographe va-t-il jusqu’à douter de la naissance d’une profonde amitié entre Fournier et Rivière, lors d’un cours de Lettres au Lycée Lakanal consacré à la découverte de la poésie symboliste. Or, en cherchant un peu, il est aisé de recueillir ce récit de la plume même de Jacques Rivière ou de celle du professeur qui donna ce cours et lui rend ainsi témoignage… Pour répondre à votre question pertinente, l’ancrage est considérable. Fournier est hanté par les paradis de son enfance, il va jusqu’à dire que faire découvrir son pays à son ami Rivière est « pire que de lui présenter une amante ». Quant à la Sologne, qu’il retrouve chaque année, chez l’un de ses oncles, sa passion atteint ici son apogée : il affirmera qu’il souhaiterait y être enterré. Durant plus de huit ans, Alain-Fournier va façonner, comme un orfèvre, le théâtre de son roman en s’inspirant des paysages de son enfance. Oui, tout existe « quelque part » dans « Le Grand Meaulnes ». Rien n’est inventé. Tout est miraculeusement, astucieusement transposé. L’auteur jongle avec les lieux, les départements, distancie son récit pour mener à un ailleurs intemporel.

En même temps, il ne faut pas oublier qu’Alain-Fournier vient au monde dans une période « d’effervescence littéraire », l’école du symbolisme étant la principale tribune de contestation de l’école réaliste chère à Zola.

Selon vous, que nous apprend-elle, cette période sur les débuts littéraires d’Alain-Fournier ?

Il ne faut pas oublier que le symbolisme préside à la naissance d’Henri Fournier qui n’est pas encore connu sous son nom de plume : Alain-Fournier. L’enfant Fournier naît à un moment-clé de l’histoire des Belles Lettres : la fondation du Manifeste du Symbolisme. Le 18 septembre 1886, Jean Moréas(3) publie dans Le Figaro le texte fondateur du mouvement. C’est la fin d’une époque littéraire et artistique : l’an passé Victor Hugo est mort et le 15 juin dernier s’est clôt à Paris, l’ultime exposition des peintres impressionnistes.

Cette école symboliste qui prône le renoncement au réalisme, cher à Zola, penche pour un affranchissement des rimes, une liberté dans la versification. En deux mots, l’utilisation du vers libre. Ses partisans, Henri de Régnier, Albert Samain, Jules Laforgue, Émile Verhaeren, Maurice Maeterlinck, Francis Viélé-Griffin sont proches de peintres comme Gustave Moreau ou Gustav Klimt (bientôt Maurice Denis) ou de musiciens comme Claude Debussy. Ils vénèrent Paul Verlaine, Arthur Rimbaud et surtout Stéphane Mallarmé, l’ami d’Édouard Manet, élu « prince des poètes » en 1896.

Au moment précis de la naissance d’Henri, deux journaux paraissent, La Décadence et Le Petit Journal qui en deviennent les portes-parole. Jacques Rivière apportera cette précision « Je ne sais s’il est possible de faire comprendre ce qu’a été le Symbolisme pour ceux qui l’ont vécu. Un climat spirituel, un lieu ravissant d’exil, ou de rapatriement plutôt, un paradis (…) l’automne perpétuel de cette poésie venait jaunir délicieusement les frondaisons mêmes de notre pensée.(4) »

Fournier va en explorer toutes les facettes comme nombre de passionnés de sa génération pour, au final, trouver son propre style après son « chemin de Damas » dans une écriture, simple, limpide, accessible à tous. Fournier n’écrit pas pour une « pseudo » élite… Il écrit pour être « lu ». C’est son vœu le plus cher et sa réussite universelle.

L’art littéraire du jeune Alain-Fournier a su transformer une histoire et une relation personnelle dans un roman mythique qui les a transcendées dans un amour impossible, et donc romanesque.

À un autre endroit de votre livre, vous conseillez de considérer ce roman comme une fresque : « celle d’un univers rural préservé, enveloppé de silence, dans lequel l’amour adolescent se confronte aux premières épreuves de la vie », une sorte de « labyrinthe intérieur ».

Comment définir la contribution d’Alain-Fournier dans la construction d’un tel récit ?

Laissons l’auteur du Grand Meaulnes s’exprimer : « Il n’y a pas plus de cinq jours que j’ai trouvé enfin, comme dit ma mère, mon chemin de Damas. C’était très simple, mais il fallait y penser. Je me suis enfin délivré de tout et depuis ce temps, il faut croire que la formule est bonne, puisque je ne cesse d’écrire (j’ai retrouvé ma phrase, ma phrase voluptueuse » (5), dit Alain Fournier, le 11 septembre 1910, dans une correspondance à son ami, le poète René Bichet.

Il complète cette profession de foi par ces mots à sa sœur, Isabelle Rivière: « Je me suis mis à écrire simplement, directement, comme une de mes lettres, par petits paragraphes serrés et voluptueux, une histoire assez simple qui pourrait être la mienne. J’ai plaqué toute cette abstraction et cette philosophie dont j’étais empêtré. Et le plus épatant, c’est qu’il y a tout quand même, tout moi » (6).

Comme vous le soulignez dans votre question, le roman est comme une vaste fresque de mosaïque et peut s’observer avec recul comme « la représentation d’un univers rural préservé dans lequel surgit du silence la quête de l’amour adolescent confronté aux épreuves de la vie ». L’œil attentif suit les méandres d’un labyrinthe qui offre autant de pièges d’interprétation qu’il ne propose d’évasion intérieure au lecteur, condamné à se forger ses propres impressions. Chacun se doit d’y cheminer avec son propre fil d’Ariane, ne confondant pas sa propre vie avec les périls et les aventures qu’en vivent ses héros.

La construction de l’ouvrage est un chef-d’œuvre de simplicité dont les apparentes invraisemblances narratives restent des asymétries calculées. Les grands thèmes de la destinée humaine en constituent l’ossature. Scrutant les ors et les ombres de l’œuvre, chaque détail dévoile un élément connu ou vécu par Alain-Fournier. L’essentiel de cette transposition est orienté vers deux buts : d’une part, proposer un livre nouveau et moderne au public qui puisse attirer la notoriété, le succès – seule issue pour franchir les barrières sociales – dans le domaine des Lettres où, souvent, il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus ; d’autre part, interpeller Yvonne de Quiévrecourt et lui montrer sa fidélité au lien intemporel qui les unit dans un impossible amour.

L’ultime secret du livre est peut-être dans cette remarque de Fournier, citant Shelley « Certains d’entre nous dans une autre existence, ont été amoureux d’Antigone, ce qui les a rendus insatisfaits de tout lien mortel », avait ajouté « Seulement, ici, c’est dans cette existence même qu’Antigone a été rencontrée » Ce à quoi, la lancinante remarque d’Alphonse de Lamartine répond : « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé. »

Le Grand Meaulnes a connu tout au long de ces cent ans d’existence un immense succès, en étant traduit, lu et étudié à travers le monde, à tel point qu’il est devenu une œuvre incontournable, un chef-d’œuvre de la littérature universelle. Quel est, selon vous, le message à transmettre pour les générations futures de ce roman ? Et comment voyez-vous son avenir dans la littérature française et universelle ?

L’un des messages du Grand Meaulnes est de nous montrer que le projet central de notre vie est de trouver l’amour. L’unique grandeur de ce dernier tient dans la dimension que nous souhaitons lui octroyer. Par notre élan, notre sincérité, notre gratuité à accepter la brûlure de feu qui calcine notre limite, nous nous réservons notre droit à l’essentiel : la découverte de la complétude. Cette « marque », glyphe de notre parcours initiatique sur la carte du tendre, cantilène silencieux de notre leitmotiv du cœur devient alors le laissez-passer qui abolit les frontières de la froideur immobile de l’égoïsme. Car aimer, c’est prendre le risque de tout perdre pour tout atteindre, refuser le leurre de Narcisse qui ne pense qu’à lui, atteindre la cime de l’immédiat partage. Et bien d’autres choses encore que ce roman à clef nous invite à découvrir. Ce n’est pas sans faire écho à la maxime de saint-Augustin : « La mesure de l’amour est d’aimer sans mesure ». « Le Grand Meaulnes » est le « livre des seize ans » nous dit Alain-Fournier, mais aussi l’invitation à garder la hauteur de vue que nous avions alors. Depuis 1913, il a su retenir l’attention de millions de lecteurs et est le livre francophone le plus lu dans le monde… L’un des dix livres préférés des Français pour le siècle qui vient de se conclure. Plus de cinquante traductions et de perpétuelles rééditions attestent de son pouvoir attractif. Plusieurs centaines de milliers d’exemplaires se diffusent chaque année – depuis un siècle – et attestent de sa pérennité. Quand un livre touche à l’essentiel, ce n’est que juste rançon à sa fonction. Nul doute que son chemin continue à nous mener au plus loin de nous-mêmes. Et comme le disait si bien cet auteur inspiré : « Je suis l’enfant obscur (…) l’immensité et le mystère de toutes les vies. Je les passerais sur les rivages de mon pays où toutes choses sont vues dans leur secrète beauté »

Il est également à relever que le 22 septembre 2014, nous célébrerons un autre centenaire, celui de la transition prématurée d’Alain Fournier.

Propos recueillis par Dan Burcea (21/12/2013)

Emmanuel Le Bret, Alain Fournier. Le Grand Meaulnes ou l’impossible amour, Éditions du Moment, septembre 2013, 200 pages, 18,50 €

(1) http://www.magazine-litteraire.com/mensuel/528/est-ce-chef-oeuvre-01-02-2013-61490

(2) Jacques Rivière (1886-1925) sera nommé en 1919 directeur de la Nouvelle Revue Française (NRF).

(3) Jean Moréas (1856-1910) né Ioánnis A. Papadiamantópoulos est un poète symboliste grec d’expression française. Il se détourne de ce mouvement en 1892 pour fonder l’école « romane », qui veut rompre avec l’hermétisme de la pensée nordiste pour exalter les valeurs de ses origines ethniques, liées à la culture artistique méditerranéenne.

(4) In Miracles, Jacques Rivière, Classiques Garnier, 1986.

(5) Lettres au petit B, Alain-Fournier, Fayard, 1986.

(6) Lettre à Isabelle Rivière, le 20 septembre 1910.

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