Hélène Dassavray : Des paysages qui chaque jour surenchérissent à leur propre beauté

 

Je n’avais jamais eu le projet de quitter mon Territoire natal, mais la vie ne serait pas la vie si elle ne vous entrainait pas vers des destinations inattendues

Le hasard m’a débarquée dans cette région au début des années 80, ignorante. Notamment en géographie et même en géographie nationale, je n’avais jamais entendu ce nom : le Luberon.

Je confondais province et Provence. Je ne connaissais le Sud que par les livres, Giono, Pagnol, Magnan (Frégni viendra plus tard) … Comme pour tout, j’en avais une idée romantique, c’était la destination de la fille du beau roman, de la belle histoire

J’ai réalisé plus tard ce que le quartier véhiculait de clichés de snobisme.

Quand je disais que j’habitais à Gordes par exemple, on m’imaginait dans un mas en pierres, hésitant à servir un luxueux apéro au bord de la piscine ou sous la charmille.

Ma réalité était une caravane sur un terrain presque vague où je n’avais même pas l’eau.

J’ai compris l’histoire des apparences et de leur fiabilité.

On ne s’est pas aimé tout de suite.

Je venais d’un endroit où il pouvait pleuvoir pendant trois semaines sans discontinuer, où le soleil était toujours pâle et le ciel bleu presque une vue de l’esprit, mais c’était lui mon pays.

Je détestais l’huile d’olive.

Parfois les grandes histoires d’amour ont des débuts hésitants.

Quatre décennies plus tard (c’est aussi vertigineux à écrire qu’à vivre et pareil pour tout le monde, on ne voit rien passer), je suis d’ici.

J’y ai fait, j’y fais, j’y ferai, tout ce qui fait une vie.

Du point de vue oléagineux je n’aime plus que les olives, et je sais où trouver des asperges sauvages.

J’ai habité en caravane c’est vrai, en tipi aussi, et puis dans une cabane en bois, dans une maison en pierre, dans une villa moderne, en petite ville, en village, en campagne…

Et pas un jour – je suis du genre à peser mes mots, j’ai gardé ce trait de mes origines, ce foyer de taiseux, je suis peseuse de mots – pas un jour donc, réellement, quelle que soit la saison, sans que je me nourrisse de l’éclat de ce bout de terre, sans m’émerveiller et remercier de ce privilège offert à qui veut bien le prendre.

Elle peut être impitoyable mais elle est aussi comme ça la nature : généreuse et démocrate.

Où que l’on soit.

J’ai compris que personne ne fera mieux qu’un coucher de soleil.

Je l’appelle le Royaume, c’est un territoire circonscrit par les montagnes : au sud les rondeurs du Luberon, au nord les monts de Vaucluse, au loin le Mont Ventoux que l’on aperçoit au détour d’un chemin. Comme dans les contes, sur des pics au milieu des vallées, ou taillés dans la montagne, perchent des villages concourant tour à tour pour le plus beau village de France.

Des mythes mondiaux qui pour nous, ceux d’ici, les habitants à l’année comme ils disent, sont simplement les lieux de notre vie, on va chez le boucher de Roussillon, on passe voir une amie à Lacoste, on se retrouve pour boire un verre au Cercle Républicain de Gordes, ou chez Carmen à Ménerbes, manger une pizza à Bonnieux, écouter des poètes à Oppède.

Pas un panneau publicitaire à 20km à la ronde.

Des paysages qui chaque jour surenchérissent à leur propre beauté, la pierre, l’ocre, les genêts, les coquelicots, les chênes verts, les oliviers, les cyprès, la vigne, les odeurs du thym, de la coronille, du romarin, de la lavande…

Il n’y a pas un mot, pas plus un assemblage de mots, pour en transcrire la véritable lumière ou pour exprimer au plus près ce sentiment de paix.

J’essaye tout de même. Depuis quarante ans.

J’apprends.

 

Hélène Dassavray – Mars 2021

Hélène Dassavray nait au milieu du siècle dernier dans le plus petit département de France. Le bac en poche elle part dans le sud étudier la vie, le rock’n roll, et l’amour. Après les nombreux et divers métiers d’usage (un peu orientés tout de même : bibliothécaire, libraire, animatrice d’ateliers d’écriture…) puis la création d’un café culturel associatif, elle partage aujourd’hui son temps entre le Sud et Paris où elle organise des manifestations culturelles, des ateliers d’écriture, et milite pour la légalisation de la douceur. Elle écrit depuis qu’elle sait le faire, mais en 2000 elle se rend compte que sa prose peut intéresser des lecteurs. C’est ainsi qu’elle écrira son premier roman “Les ruines de la future maison”, publié en 2008, un succès du bouche à oreille en cours de réédition. D’autres ouvrages suivront, romans ou recueils de poésie. Si le matériau de base d’Hélène Dassavray est l’autofiction, elle en fait ressortir avec une tendre dérision les émotions universelles dans un maniement subtil de la langue. Ses écrits sans fioritures sont à cheval entre le simple et le sublime ; ils racontent sans dire, nous dévoilent une humanité avec ses travers, parfois blessée à vif, mais toujours belle et espérante. Des phrases ciselées en arabesques tendres, l’humour en filigrane, la dérision en toile de fond. Un critique a trouvé la formule lorsqu’il l’a qualifiée de “poète du réel”. On pourrait ajouter : dentelière de mots et conteuse de l’âme. (Flore Naudin)

Site d’Hélène Dassavray : https://helenedassavray.fr/

                                               

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