Kafka, le nouveau voisin d’Alain Hoareau

 

Si de par sa forme « Le monologue du voisin Kafka » renvoie vers le genre du soliloque et du monologue intérieur, pour reprendre ici la formule de Valéry Larbaud, son discours, sa construction narrative, ainsi que le profil de son personnage, facilement identifiable dans la personne de l’auteur du Château, nous ouvrent les portes de l’univers carcéral présent dans l’œuvre du grand prosateur tchèque. C’est d’ailleurs par ce premier pas dans un château que le personnage Kafka commence son périple dans un labyrinthe rempli d’un « silence sidéral ». Allégorie du monde contemporain ou métaphore pure de toute prison réelle ou imaginaire, ce lieu impressionne par sa similitude avec les pérégrinations dans l’univers absurde de K., sans doute son modèle et son aîné.

Nombre d’éléments participent à la construction de cet édifice qui ne tarde pas à révéler ses contradictions qui tiennent toutes d’un double paradoxe architectural et téléologique mis au goût du jour par des idées issues de l’univers orwellien : des murs d’enceinte qui sont des illusions, une liberté elle aussi illusoire, un enferment consenti par des pensionnaires incapables désormais de faire la différence entre l’extérieur et l’intérieur, une instance qui édicte des règles « lors des négociations secrètes et souterraines ». Le caractère spectrale de ces êtres désincarnés font penser aux personnages dantesques de l’errement dans l’Enfer. Rien d’étonnant si le personnage d’Alain Hoareau se sent à son tour comme « un point parmi des centaines d’autres » ayant délaissé les points de suspensions, synonymes ici de « petits sièges à générer des questions ».

La rhétorique est à la mesure de cette charge allégorique, à tel point que le langage prend facilement son envol vers une métonymie suggérant l’ordre établi renfermé dans des phrases qui réclament l’usage des majuscules pour accentuer la gravité de leur sens. Se prêter à ce jeu est dès lors un exercice concluant. En voici un exemple où les majuscules – rajoutées ici à dessein – trouvent leur place dans une parfaite sémantique de l’anéantissement de l’être : « Mais le Système savait peser du poids des tous ces Étages qu’il avait au-dessus de sa Tête sans même sentir le besoin de répondre, et Ceux d’en haut renvoyaient d’un geste détaché le Prétendant dans ses Appartements sans lui accorder le simple Espoir d’une future Audience.

La méfiance est la conséquence immédiate et, disons-le, logique de ce système d’oppression que toute dictature fait naître inéluctablement : « Tout le monde épiait tout le monde, scrutait, analysait tentait de deviner. Chaque mot, chaque phrase, chaque geste étaient sujet à interprétation, détournement, rumeur ». Conjointement à cette persistance dans l’horreur, le Kafka moderne d’Alain Hoareau nous avertit que le paradigme de la dictature semble avoir évoluer. Car sinon comment comprendre la nouvelle posture des locataires de ce nouveau château/monde ? Si, jusque-là, la posture de l’homme humilié par ses paires avait la tête baissée, l’homme nouveau a la tête tournée inlassablement vers le haut, symbole de la nouvelle tyrannie du toujours plus haut, toujours meilleur du dogme néolibéral qui ne laisse plus aucune place au vœu pieux « je suis puisque tu es » proclamé à mi-voix par son personnage.

Reste encore un défi majeur à notre contemporain devenu à son tour un nouveau Narcisse : la confrontation avec soi-même d’où il sortira ou non vainqueur, comme son ancêtre. Le lecteur en découvrira le dénouement et en tirera les enseignements de cette allégorie dense, puissante par le regard qu’elle porte sur notre destin éprouvé, traîné dans la poussière de l’Histoire ou, comme ici, dans ses ténèbres de plus en plus sophistiquées et, de ce fait, de plus en plus mortifères.

Alain Hoareau, lui, reste aux aguets dans les dédales de ses combats intérieurs qui sont aussi les nôtres, l’oreille attentive aux sursauts désespérés des temps qui s’annoncent sous le regard à jamais circonspect d’un Kafka tremblant.

Dan Burcea

Alain Hoareau, Le monologue du voisin Kafka, Éditions Jacques Flament, 2021, 55 pages.

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