Interview. Emmanuel de Landtsheer: «On peut tout transformer dans la vie, encore plus lorsque l’on est enfant»

 

« Le Petit Roi » d’Emmanuel de Landtsheer est un roman surprenant à la fois par le profil particulier de son personnage principal, Jami, un garçon à part, et par son univers narratif retraçant l’expérience intérieure de celui-ci sur un chemin initiatique bien à part. Rien de sensationnel, répondra-t-on, lorsque l’on parle d’une œuvre fictionnelle où la première des libertés est celle de répéter avec Jami « j’ai trouvé que la représentation des choses était plus belle que leur réalité ». Que sa cache-t-il derrière ce refus Jami de se lancer à bras ouverts vers le monde extérieur et quel est le sens profond de cette allégorie de l’expérience de la parole que nous propose ici l’histoire ô combien étonnante de ce Petit Roi ?

Quelle idée magnifique de placer votre voix narrative à la hauteur d’un enfant de 5 ans, de bousculer son quotidien résumé « aux fonctions premières » (comme il dit), et de sonder sa fragilité ! Comment est né ce roman que vous qualifiez d’« aventure » dans laquelle vous souhaitez embarquer également des amis de votre enfance, et qui, selon vos propres confidences, est resté longtemps dans un carton avant d’être publié ?

L’écriture m’a toujours accompagnée, comme une amie discrète et fidèle, qui ne demandait jamais son dû, ni que je m’occupe d’elle et lui glisse à l’oreille tous ces mots que j’avais envie d’écrire.

Je l’ai délaissée souvent, regardée de loin, comme un horizon que je ne pouvais atteindre. Et puis, un jour, il y a presque 20 ans, mon père est mort dans mes bras. Expérience cruelle, mais qui grandit l’enfant qui est en vous pour en faire un adulte éclos en quelques secondes, et prêt maintenant à tout affronter. Ce que je fis.

J’ai donc commencé à écrire, sans trop réellement savoir où j’allais, une sorte de besoin inconscient qui au fil de l’écriture devient une envie de plus en plus forte. Une envie qui vous entraîne vers des paysages que vous n’attendiez pas, vous fait découvrir virage après virage des routes magnifiques où votre plaisir, pour ne pas dire bonheur, vous nourrit chaque jour de découvertes nouvelles et délicieuses.

J’ai écrit ce roman en quelques mois, en partageant chaque page écrite avec un fidèle ami, plus âgé, jeune retraité, dont je sais que mes pages chaque jour envoyées lui apportaient du bonheur.

Et puis mes deux amis d’enfance, JO Martin, journaliste, ami fidèle depuis mes 15 ans, qui ne l’avait pas lu, et qui était le seul à pouvoir écrire une préface aussi magnifique, et mon amie Almarine, artiste peintre, dont je savais que la sensibilité était proche de celle de mon personnage et qui a dessiné cette magnifique couverture.

Si ce roman est resté 18 ans dans son carton, c’est peut-être parce que c’était son chemin, comme le mien qui a changé et m’a fait découvrir de nouvelles lumières qui ont éclairé ces pages pour en faire ce qu’il est aujourd’hui.

Dès le début de votre livre, Jami, nommé aussi Le Petit Roi, se décrit lui-même comme « un observateur » doué d’une forme de « mission personnelle à accomplir ». Qui se cache derrière ce garçon ? Y a-t-il quelqu’un – et pourquoi pas vous-même ? – qui vous a servi de modèle ? Jusqu’où pouvons-nous soupçonner cette histoire comme étant autobiographique ?

Elle a bien sûr une part autobiographique. Je ne pense pas que l’on puisse totalement se détacher de soi en écrivant, même si la plus grande partie de cette histoire est de la fiction. C’est un livre sur le ressenti, des sensations perçues enfant sur lesquelles on ne sait pas mettre de mots, sur des joies et des souffrances qui vous ont construit et ressortent un jour au fil d’une histoire pour l’enrichir. 

Enfant, je regardais le monde comme une autre planète, celui du monde des adultes, dans lequel je ne comprenais pas comment j’allais m’y inscrire. Il est vrai que mon personnage dans son regard est proche de ce que j’étais, avec ce sentiment très fort que si j’étais là, ce devait être pour en faire quelque chose.

Et comme je regardais le monde avec beaucoup d’étonnement, mais aussi de peur, je m’enfuyais dans mon monde d’enfant, qui me rassurait.

« Mon pouvoir à moi, c’était mon silence » – déclare votre héros comme une volonté de tourner le dos au monde des adultes. Plus tard, nous comprendrons qu’il s’agit en réalité d’un besoin cruel d’attention et finalement d’amour. Peut-on en conclure que ce besoin d’amour est en filigrane le vrai sujet de votre livre ?

Oh que oui !

Quel est l’enfant qui n’a pas besoin d’amour…. J’ai eu des parents aimants, mais dont le regard porté sur l’enfant consistait à vouloir le fondre dans un moule et non l’accompagner sur son propre chemin de vie afin qu’il devienne réellement lui-même. L’amour reçu est en ce sens plutôt castrateur, même si l’on parle toujours d’amour.

Et en tant qu’architecte et designer, j’ai toujours cherché à créer du lien, que ce soit au travers de mes objets ou de la relation que je tisse avec mes clients. Donner du sens aux choses… cette très belle phrase « objets inanimés avez-vous donc une âme… ». Je pense que l’échange est porteur de sens et que l’âme qui est la mienne se mêle à celle de mes clients dans un acte créatif commun.

L’échange est un acte d’amour, tout simplement, et Jami dans son histoire en devenir ne cesse de rechercher ces échanges, tout en silence, tout en subtilité, cachant toujours derrière ses actes une quête absolue d’amour.

Cet enfermement dans le silence conduit Jami au mutisme. Les choses deviennent inquiétantes pour son entourage, mais pas pour lui, qui se réfugie dans un monde imaginaire et dans la rêverie. « Je vis peut-être la nuit et rêve mes jours, je ne sais pas », nous dit-il. Peut-on croire que pour Jami le rêve, l’imaginaire fonctionnent comme des échappatoires à sa solitude d’enfant mal-aimé ?

Oui totalement. Jami dans son rapport au monde et à ses parents, est totalement incompris, il n’est pas regardé, pas accompagné, pas ou mal aimé. 

J’aimais enfant, et ce que je disais à mes propres filles, regarder sur mes épaules ces petits hommes en blanc qui vous accompagnent, vous guident et vous conseillent. Il faut savoir les entendre, parfois les attendre, mais toujours avoir la conscience qu’ils sont là, juste à côté, invisibles et qu’il suffit d’y croire pour leur donner vie. C’est ça l’imaginaire…

C’était là ma façon de ne jamais être seul face au monde.

Jami n’est pas un rêveur introverti. Vous faites de lui un sculpteur-créateur capable de repeupler tout un univers qui prend vie sous sa main de maître. Est-ce que, selon vous, l’enfance est capable d’une telle performance, celle de créer un monde à elle, rassurant, lénifiant, voire vrai ?

Oui je le pense, et encore plus aujourd’hui. Chaque petit être est un créateur en devenir, chaque enfant dessine, c’est d’abord son premier mode d’expression, avec insouciance, sans notion de ce qui est beau. Il a juste besoin de raconter, ou de se raconter.

Enfant, je dessinais beaucoup, et puis un jour on m’a offert un avion en balsa que je devais monter. J’en ai fait un catamaran, parce que j’aimais la mer et qu’il me semblait qu’un bateau était plus proche de mon univers qu’un avion. On peut tout transformer dans la vie, encore plus lorsque l’on est enfant. Et puis en créant, c’est aussi une part de soi même que l’on observe et que l’on cherche à comprendre. Il me fallait créer, comme Jami ressent ce besoin vital, parce que c’est au travers de ses actes créatifs qu’il prend forme en lui-même.

Le thème de la mort est aussi présent dans votre livre, un thème incongru si l’on tient compte de l’âge de votre héros. Et pourtant, cela ne nous empêche pas de vous interroger sur le rôle qu’elle occupe dans ce récit où la solitude semble bien ancrée ?

Lorsque l’on est seul, terriblement seul, enfant, on n’est pas complètement vivant parce que la vie n’est pas partagée, pas comprise, pas accueillie. On devient vivant et on échappe à la (sa) mort lorsque l’on tisse du lien, avec les autres, mais aussi avec soi. Et puis j’ai écrit ce roman juste après la mort de mon père, peut-être pour lui rendre la vie qu’il venait de perdre, ou du moins pour la re-créer sous une autre forme. Mon père mort reste vivant aujourd’hui non pas au travers de ce qu’il a fait, mais au travers de ce Petit Roi.

Et puis cette notion si abstraite pour un enfant qu’est la mort, c’est-à-dire la prise de conscience de sa propre mort, est tellement absurde, qu’elle n’a de sens que lorsque l’enfant comprend qu’il va faire quelque chose de sa vie.

Le but de la vie, c’est la vie.

Laissons au lecteurs le plaisir de découvrir la fin de cette histoire. À nous de nous poser la question sur ce qui pourrait arracher un enfant aux griffes de la solitude et du manque d’amour. Comment comptez-vous rendre Jami un garçon heureux, finalement ? 

À mon sens, c’est lorsque l’enfant prend conscience qu’il sera toute sa vie dans une forme de solitude, c’est cette solitude qui le poussera à croiser, échanger, rencontrer, s’ouvrir aux autres, de la même manière qu’il devra lui-même être curieux de l’autre. 

Ce n’est qu’en croisant nos âmes que l’on devient soi-même, mais faut-il pour cela avoir des parents attentifs, qui ne vous considèrent pas comme un petit animal à élever comme son clone, mais un être à part entière qui n’appartient qu’à lui.

Dès lors, l’enfant sera accompagné sur son propre chemin de vie, avec comme quête essentielle de trouver ce qui le nourrira et le rendra heureux.

Et si à défaut ce n’est pas le cas, il faut espérer que d’autres sauront voir cet enfant en devenir, lire entre ses lignes qui ne sont pas encore écrites, et inventer ces mots qui le feront grandir.

Jami a eu cette chance, par son silence, sa capacité de prendre du recul, sa force créatrice, de chercher seul et de construire son chemin, mais, comme il est écrit, on n’est jamais complètement seul…

Interview réalisée par Dan Burcea

Emmanuel de Landtsheer, Le Petit Roi, Éditions Saint Honoré, mais 2020, 161 pages.

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