Interview. Isabelle Flaten : « À défaut de pouvoir révéler l’indicible, j’ai tenté de faire en sorte qu’il sonne vrai »

 

Isabelle Flaten publie « La folie de ma mère », un roman pour raconter, non pas une, mais deux vies unies l’une à l’autre par un lien maternel d’une fragilité bouleversante et par une multitude de secrets dont le titre en laisse entrevoir un petit lambeau. On savait que toute vie était un roman – le nouveau livre de cette auteure si sensible à la condition féminine, à sa fragilité et à ses combats, nous rappelle que l’inverse est aussi possible, et que l’on peut par conséquent rendre à une vie le rang privilégié d’une œuvre romanesque. S’agit-il simplement de deux vies qui se cherchent une dans le miroir de l’autre pour mieux se comprendre et s’accepter, dans une impossible mise en abyme ? Ce qui est sûr c’est que ce procédé auquel Isabelle Flaten fera appel dans son roman refusera d’être un simple exercice de style, et finira par s’imposer comme une tentative répétée d’une fragile réparation, devant l’inévitable accumulation de tant de non-dits et d’irrécupérables pertes de mémoire. Car une question restera sans cesse présente sur les lèvres de la fille-narratrice, celle de l’absence de l’amour maternel tant attendu.

« La folie de ma mère » est ce roman où l’amour et la vérité se disputent une place dans cette tentative de reconstruction de soi, d’une « fille sans issue », comme elle finira par se décrire et qui tente de construire avec dévouement son château dédié à celle qui lui a donné vie.

Bonjour Isabelle, restons, si vous le voulez bien, dans cette interaction symbolique qu’entretiennent la vie et le roman. Que pouvez-vous nous dire de la démarche qui vous a conduit à écrire ce livre ?  Y a-t-il une part d’autobiographie comme le laisse entendre cette narration à la première personne du singulier ?

On ne peut rien vous cacher Dan, ce texte est issu d’une réalité telle que je l’ai vécue, d’une interprétation d’événements qui ont jalonné mon parcours. Il me semble que toute vie est un roman, une histoire que l’on se raconte à l’aune des morceaux choisis par notre mémoire. J’ai toujours su qu’il y avait dans ma boîte à  souvenirs de quoi piocher le thème d’un livre et un jour, je me suis décidée à l’ouvrir, je ne peux vous dire précisément pourquoi, aucune réponse ne sera la bonne. Mais je sais de source sûre que l’envie de questionner le fond de la boîte était tapie en moi.

Le titre de votre livre porte en lui un écho claquant. Pourquoi avoir fait ce choix qui se contente du sens propre, intime, mais où, disons-le, tout sonne vrai et tellement humain ?

Dans le sillon de la célèbre phrase de Camus : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde », je dirais aussi que mal nommer les choses c’est ajouter au malheur de ma mère et c’est pourquoi j’ai souhaité que le titre soit explicite. La folie dont il s’agit dans ce texte est un désordre psychique d’une telle ampleur, d’une telle violence qu’il n’y a pas de vocabulaire pour le décrire, il faut l’inventer, comme l’écrit Emmanuel Carrère, victime du même mal, dans Yoga : « … Je pense qu’il n’y a pas de mots pour ça. Ce que je raconte a l’air horrible mais c’est en réalité beaucoup plus horrible, d’une horreur irracontable, indescriptible et le mot n’existe pas, peu importe, je l’invente : immémorable : ». Et donc à défaut de pouvoir révéler l’indicible, j’ai tenté de faire en sorte qu’il sonne vrai.

Arrêtons-nous brièvement sur la perspective narrative pour laquelle vous avez opté. Le je et le tu se renvoient sans cesse la balle de la narration, si je puis m’exprimer ainsi. En quoi ce choix vous a-t-il semblé plus apte à raconter cette relation fille-mère ?

L’élaboration de ce texte a nécessité trois versions différentes, c’est vous dire si je peinais à trouver la bonne distance par rapport à mon propos, à savoir d’où j’allais parler et de quelle façon. Mais par chance j’ai un éditeur extra lucide qui m’a mise sur la bonne piste. Alors le récit s’est déroulé quasiment tout seul au fil de ces « je » et « tu » sans cesse entrelacés, reflets des nœuds qui constituent la relation entre la mère et sa fille, deux existences tout à la fois soudées et empêchées par le secret.

Ancré dans l’Histoire, le roman décrit la période des année ’60 avec une aisance qui rend compte de l’état d’esprit de l’époque, surtout dans le milieu enseignant.

L’histoire débute en effet dans les années soixante et parsemée de quelques ellipses, elle se poursuit sur une trentaine d’années. Les années soixante-soixante-dix correspondent à l’enfance, adolescence de la fille. C’est une folle époque qui voit éclore des ardeurs nouvelles soufflées par un vent fougueux, le temps des fleurs au fusil, de l’ivresse, des excès, de libertés inédites. Mais c’est aussi pour certains celui de la perdition, bientôt de la désillusion. Rêveuse comme je l’étais alors, j’ai vraiment cru qu’il était possible de réinventer le monde.

Au milieu de ce tourbillon, votre jeune héroïne s’avoue un peu perdue. La première cause semble être la perte de ses repères familiaux. Nous tenons là un des thèmes majeurs de votre livre. Comment l’analysez-vous ?

Pour la mère cette période-là est l’instant de la renaissance après son veuvage, elle reprend contact avec une vie dont elle s’était éloignée. Pour la fille c’est celui de l’égarement, non pas parce que le monde bouge mais parce qu’il lui manque un point d’ancrage, quelque chose à quoi s’arrimer, une épaule sur laquelle s’appuyer. Tout autour d’elle lui semble fragile et fluctuant.

Une autre réalité douloureuse pour l’adolescente est le manque d’amour maternel, à tel point que lorsque sa grand-mère se félicite de sa présence, elle conclut : « Je suis mal à l’aise, n’ai pas l’habitude des gentillesse ». Quelle place occupe ce trait de caractère dans la construction de votre personnage ?

La fille ne doute pas de l’amour que sa mère lui porte mais c’est un amour inconfortable, une alternance de chaud et froid, d’attendrissements muets et de propos cinglants. Un amour qui se dit sans jamais le dire, un je t’aime moi non plus que la fille ne sait pas décoder. C’est sur cette faille que s’est construit ce personnage ambivalent, un petit animal tout à la fois rebelle à la domestication et en quête de protection.

Sa passion pour les livres tient place à ces absences et manquements d’attention. Comment agissent les livres sur l’âme de cette adolescente ?

L’adolescente du roman est pareille à l’auteur. Et ça vient de l’enfance. Aussitôt que j’ai su lire, j’ai su que c’était là le lieu de l’oubli et de l’apaisement.

En face, il y la mère. Enseignante, veuve, passionnée et prête à aider tout le monde, elle vit sa vie à une vitesse grand V. Pourriez-vous nous faire son portrait ?

Je peux vous dire deux ou trois choses que je sais d’elle car, si je connais bien la mère, la femme reste à bien des égards un mystère. Peut-être aurais-je pu écrire une toute autre histoire, faire le récit d’une femme enjouée, souple de caractère, aimant la vie, les autres. Vanter son courage, louer l’affranchie qui s’était délivrée des convenances et des principes de son enfance. J’aurais pu évoquer sa simplicité, son goût pour les Paris Brest, les voyages ….

Avec le temps cette femme glissera sur la pente de la maladie. « Tu n’es que détresse », dira d’elle sa fille. Tout le monde autour est bouleversé. Comment vivent mère et fille ensemble ce chemin de croix ?

C’est là me semble-t-il tout le propos de ce livre, la question de l’impuissance quand l’autre est devenu inaccessible, hors d’atteinte, cadenassé dans sa souffrance. Que faire quand aucun geste ne console, que dire quand toute parole est vaine. Comment s’y prendre pour extirper quelqu’un d’un puits sans fond sans s’y noyer soi-même…La mère subit une double peine, elle est enfermée dans son mensonge d’une part et dans son cauchemar de l’autre.

Entre deux périodes de crises, cette femme écrira un livre, comme une mise en abyme que j’évoquais en introduction. La fille lira le manuscrit et verra en sa mère une femme « puissante, libre et poétique, une mère de rêve ». Quelle est cette force qui se manifeste à travers ce manuscrit ?

J’ignore de quelle obscure puissance est issu ce manuscrit de la mère, peut-être d’un sursaut, une dernière volonté de laisser une belle empreinte malgré le désastre ou tout simplement d’un moment d’accalmie où il faisait bon cohabiter avec elle-même.

Arrive, enfin, une dernière chute dans cette avalanche de secrets. À la maladie de la mère se rajoute la recherche du père. La fille parle de désespoir, voir « d’une détestation de moi », comme elle l’appelle. Sans trahir le suspens de votre livre, que pouvez-vous nous dire de cette recherche du père ?

Qu’il est le grand absent de cette histoire et sans doute en grande partie aussi à l’origine du mal de la mère.

Votre livre prend son envol vers le cœur de vos lecteurs. Que lui souhaitez-vous ?

Qu’il les touche là où vous le dîtes 😊

 

Interview réalisée par Dan Burcea

Isabelle Flaten, La folie de ma mère, Editions Le Nouvel Attila, 8 janv. 2021, 125 pages.

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