Sonia Cadet, Lettre à l’Île de la Réunion

Chère Île de La Réunion,

Je débute cette lettre en hésitant entre le tutoiement et le vouvoiement pour m’adresser à vous. Le dernier en date des ergotages qui m’ont conduite à ajourner l’écriture de ce texte où je suis supposée me définir et parler de moi, par rapport à vous. Pour tenter d’en finir avec ce qui, je l’espère, constitue mon ultime matière à indécision, je sollicite l’avis de mon compagnon. S’il lui était donné de dialoguer avec sa terre natale, utiliserait-il tu ou vous ? Sa réponse a jailli. Sans conteste, entre lui et la Côte d’Ivoire, le tutoiement prévaudrait. Parce qu’il la considère comme une amie, parce que son affection est acquise à ce pays où son grand-père a choisi de s’installer au début du 20ème siècle.

Un tel élan du cœur me fait défaut en ce qui vous concerne. Je le regrette, soyez-en assurée.  Peut-être, alors, est-il plus sage de nous en tenir au vous. Du moins, jusqu’à ce que j’y vois plus clair dans ce qui me pousse à tant de réserve.

Vous conviendrez que ce manque de spontanéité révèle l’ambivalence de mes sentiments à votre égard. Mais, me voilà dans le vif du sujet. Abrupte, comme je sais l’être, lorsque je considère que l’heure n’est plus aux atermoiements. Abrupte, comme vous l’êtes. Loin, très loin de l’île fantasmée ; accueillante langue de sable à fleur de lagon. De vous à moi, je suis heureuse que vous ne soyez pas un de ces atolls. Je n’ai aucune affinité avec ces minuscules territoires. La monotonie de leurs paysages me désespère. L’indolence qui émane d’eux m’ennuie. Votre littoral, sombre et déchiqueté remporte indubitablement mon suffrage. Mes yeux s’émerveillent inlassablement de vos montagnes infranchissables, falaises, vallées profondes, escarpements. Je m’arrête ici, je crains qu’épiloguer sur votre splendeur ne m’entraîne sur le chemin de la redite et du lieu commun. Seuls les poètes sont parvenus à décrire, un peu, votre indicible beauté.

Je me rends compte que je verse dans un discours dithyrambique, en contradiction avec la tiédeur dont j’ai fait preuve quelques lignes plus haut. Sans assurance aucune concernant mes chances de réussite, je vais tenter d’expliquer les impressions contrastées que vous suscitez en moi.

Nonobstant des considérations esthétiques, je vois en vous une prison. Montagnes infranchissables, falaises, vallées profondes, escarpements. Raideur, verticalité. Des murs, partout. S’en détourner signifie se heurter à l’Océan Indien, qui, là encore, se dresse devant nous comme un barrage. Pas de terre à l’horizon pour se projeter dans un ailleurs. Vos sœurs des Mascareignes, Maurice et Rodrigues, isolées dans le bleu immense, se trouvent hors de vue. Magnanime, vous tentez de pallier l’exiguïté de vos deux mille cinq cent kilomètres carrés en vous faisant île-monde. Vous offrez généreusement des échantillons de savanes africaines, pâturages alpins, sommets péruviens, jungles amazoniennes. Île-univers, même. Prétentieuse, vous empruntez à Mars et à la Lune leurs surfaces désertiques.

J’ai grandi sur vos pentes en intégrant les limites physiques que vous m’imposiez. Tant et si bien que, contrairement à nombre de mes camarades, à l’heure de la majorité, je n’ai pas bravé mes peurs d’insulaire pour affronter le grand Monde. Je suis allée étudier dans votre chef-lieu. Atteindre le point cardinal opposé à celui où j’étais née suffisait à satisfaire mes velléités d’indépendance.

Une accession à l’autonomie, timorée, mais malgré tout synonyme de bouleversements. Une plongée dans un bouillon de culture qui m’a rapprochée de vous en me permettant d’entrevoir votre complexité. À l’université, j’ai découvert la littérature du Commonwealth. J.M. Coetzee et Wole Soyinka ont été les premiers auteurs à dessiller mes yeux sur votre ancien statut de colonie. Je n’avais pas réalisé, jusqu’alors, que ma fratrie et moi représentions la première génération née postérieurement à votre élévation au rang de département français. C’est à cette époque également que les ivresses des soirées estudiantines m’ont livrée au Maloya – musique, chant, danse, tout à la fois –  legs de mes ancêtres esclaves. Un choc. Ma tête, mon ventre, mes pieds connaissaient, reconnaissaient, ces rythmes que ma famille ne m’avait pourtant pas transmis. Je n’avais de blanc que ma peau. J’avais mille visages, comme vous. Je portais en moi une part d’Afrique, d’Europe, d’Asie. J’étais la fusion de ces peuples dont les nous des communautés d’origine s’étaient transformés en un nous créole. Période bénie ; jamais depuis, je ne me suis sentie vous appartenir autant qu’à ce moment-là.

Je suis, bien entendu, revenue de cette vision idéalisée de votre peuple. Dans la douleur, à coups d’épisodes de crise sociale. La misère attise les haines qui couvent. Les verres de mes lunettes roses se sont teintés de gris. Noirs contre blancs. Riches contre pauvres. Réunionnais contre zoreils, les Français de l’Hexagone. Des étrangers. Réunionnais contre Mahorais, ces autres Français de l’Océan Indien. Des étrangers.

Vous êtes complexe. Peut-être est-ce la raison pour laquelle je ne peux vous aimer simplement.

Détenue volontaire, je n’ai pas quitté l’enceinte de vos remparts, sauf pour de brèves échappées. Ai-je eu tort ? Est-ce que l’absence aurait désinhibé l’expression d’un attachement viscéral pour vous ? Est-ce que le manque m’aurait rendue aveugle à vos travers ? À l’exemple de ces personnes que l’on pare de toutes les vertus après leur mort. J’en doute.

J’arrête ici cette confession, par crainte de divaguer. Vous fabriquez des humains avares en pensées intimes. Voyez, je vous rends responsable de tous mes défauts. N’est-ce pas ainsi que l’on traite sa mère, parfois ?

Je vous abandonne, chère Île, en vous suppliant de ne pas me tenir rigueur de la sobriété de mon affection. Même si une terre volcanique telle que vous mérite plus d’ardeur, tout ce que je peux vous déclarer aujourd’hui, c’est que je ne vous hais point.

Sonia Cadet, 26 mars 2021

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