Samantha Barendson : La recherche du père absent ou la vie en cut-up

C’est ainsi que l’on pourrait nommer le roman Mon citronnier de Samantha Barendson qui est au fond une enquête brûlante sur les traces d’un père décédé à l’âge de trente-deux ans dans des conditions qui cherchent à être élucidées. Arrivée à l’âge qui dépasse celle de ce décès paternel, la narratrice, devenue mère, élargit son angle de vue pour construire une double perspective d’orpheline et de génitrice pour qui la transmission de la mémoire familiale devient – avec celui de la construction de soi – des objectifs impératifs de son existence.

Dès lors, la reconstruction du passé à l’aide de la mémoire familiale devient plus que nécessaire, elle s’impose comme une nécessité vitale pour bâtir la fondation manquante et stabilisatrice de sa vie. L’image du citronnier poussé de ses cendres et censé absorber métaphoriquement cette absence paternelle finira par donner encore plus de sens à cette urgence du visible, du concret, de l’audible et de la charge testimoniale des membres de sa famille. Sa démarche prend des accents dont l’écho résonne soudainement comme un déchirement devant cette page vide : « Je ne sais rien de lui », écrit-elle, décidée d’interroger « ceux à qui sa voix a parlé ». D’où, la nécessité de cette enquête en forme de collage fait de ces multiples présences en cut-up, produits par des recherches désespérées, d’hésitations et de témoignages manqués et de révélations en demi-teinte, à mi-chemin entre nommer les choses ou les draper du sempiternel secret de famille. Le renvoi au tableau de Braque « fait d’images disparates qui tentent en vain de construire une histoire » est à la fois fidèle et d’une cruelle justesse, laissant pénétrer, dans ce que l’on pourrait nommer ici le portrait en sépia du père absent, l’absolue incapacité d’une mémoire amputée, héritée par l’enfant orphelin.

Avec cette problématique de la mémoire évaporée sous la flamme de l’oubli, Samantha Barendson touche à une problématique littéraire majeure qui est celle de nos limites de nommer les choses à l’aide des mots pulvérisés dans des souvenirs personnels soumis aux conventions ou aux silences. C’est cet impératif de redonner du réel à l’existence paternelle qui la poussera coûte que coûte à aller jusqu’au bout de son enquête avec tous le risques que cela implique, dont celle de la vérité, à implorer cette mémoire familiale rebelle et éparpillée sur plusieurs pays et continents. Ce combat – car il faut l’appeler ainsi – ne sera pas de tout repos et resurgira davantage avec le temps qui passe. « Les questions sans réponse de mon enfance resurgissent à l’âge adulte ? Je les balance en vrac comme elles me viennent […] »

À cette aporie de la finitude mémorielle s’ajoute une autre qui tient de la difficulté humaine de regarder en face sa propre condition. « Les adultes fatiguent – nous dit la narratrice – ils voudraient reprendre leur vie au présent, cesser d’être interrogés, cesser de devoir voyager en arrière, cesser de creuser la terre sèche du passé. »

À lire ces phrases, on aurait tendance à croire que ce livre tire sa substance dans cette tragédie de l’oubli humain, si répandu, si bénéfique parfois en tant que thérapie.

Et pourtant, ce serait oublier l’urgence et le désir déchirant avec lesquels Samantha Barendson écrit ce livre devant « les cendres » de l’absence paternelle. Ce besoin d’entendre sa voix, de voir ses photos, d’entendre des témoignages le concernant, de savoir comment il était, qui il était, de comprendre enfin sa mort accidentelle et tragique prennent sens dans ce même travail de réification. Ce travail prend au fur et à mesure le contour de ce que l’on pourrait appeler chez elle une reconstruction de soi. Se regarder dans un miroir et reconnaître l’image du père dans ses traits n’est pas un simple mimétisme alimenté par la peur d’une irrémédiable absence, mais une certitude redonnant droit à la perpétuation mémorielle, si cruellement avare devant son besoin de réel.

Fait remarquable à souligner à ce niveau de l’analyse, c’est le rôle mineur que prend la fiction comme partie intégrante de ce récit qui est, ne l’oublions pas, une enquête. L’auteure a raison d’agir ainsi, elle qui est si attachée à l’exigence du réel dans sa démarche. Et pourtant… et pourtant, nous dira-t-elle, comment être sûr que toute cette histoire est réelle ou n’est-elle qu’une invention dont elle seule a le secret ?

En cela, Samantha Barendson nous offre encore une raison qui nous encourage à lire son livre sensible, puissant et plein de rebondissements. On pourra ainsi voir si son citronnier est en fleur et s’il accepte bien de nous parler de Franco Barendson, ce père tant recherché par une fille décidée de     « stopper la déchirure et suturer (son) histoire familiale ».

Dan Burcea

Crédits photo de l’auteure : © Vincent Moncorgé

Samantha Barendson, Mon citronnier, Éditions JC Lattès, 2017, 200 pages.

  

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