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Interview Grégory Rateau : « Je crois à la matière organique d’un récit, on écrit sur ce que l’on peut et la forme s’impose souvent d’elle-même »

 

Grégory Rateau est un jeune écrivain amoureux de la Roumanie où il habite depuis quelques années. Son livre Hors-piste en Roumanie vient de paraître en roumain aux Éditions Polirom dans l’excellente traduction de Nicolae Constantinescu sous le titre Hoinar prin România. En interrogeant Grégory, nous avons voulu en savoir plus sur cet événement, sur ce qu’il pense du métier d’écrivain, sur sa passion pour le voyage, ses angoisses et beaucoup d’autres choses.  

Votre livre vient d’être traduit en roumain. Comment vivez-vous ce moment ?

Comme une forme d’achèvement même s’il s’agit en réalité d’un recommencement. En effet, « Hors-piste en Roumanie » continue à voyager depuis plus de deux ans auprès de ses lecteurs et cette tournée roumaine va lui donner, je l’espère, un second souffle. Je suis très heureux de porter ce récit au cœur des Roumains, d’aller de nouveau à leur rencontre.

Peut-on parler à cette occasion d’une double déclaration d’amour ?

Il est vrai que j’aime ce pays et que je travaille à le promouvoir au travers de notre média LePetitJournal.com de Bucarest mais par l’écriture écrire sur ce pays a été une toute autre expérience, parfois plus douloureuse où je n’ai pas eu peur de mettre en avant des choses très personnelles, mes déconvenues y compris. J’étais venu m’installer ici il y a quelques années pour y rechercher l’aventure, me rapprocher de la nature, traverser des territoires non balisés, pour lire et écrire loin du cercle parisien où on n’a trop rapidement fait de se prendre pour le nombril du monde. Je voulais me perdre et en chemin j’ai rencontré des gens merveilleux, des paysages inspirants, des traditions à préserver avant qu’elles ne disparaissent. Je voulais que ceux et celles sur qui j’ai écrit puissent enfin se découvrir comme je les voyais, dans leur belle complexité. Je souhaitais que les Roumains et non plus seulement les francophones n’aient plus la moindre excuse pour voir leur pays à travers les yeux d’un voyageur, d’un « promeneur » qui a retrouvé ici, le sens de l’émerveillement.

Parlons du titre en roumain de votre livre qui retranscrit plutôt l’état d’esprit de l’auteur-voyageur que la manière de parcourir les chemins « hors-piste ». Comment ressentez-vous cette nouvelle dimension de vagabondage littéraire sur les routes de Roumanie ?

Je partage cette vision car j’ai grandi avec des auteurs comme Kerouac, London, Conrad, Knut Hamsun et pour moi le vagabondage littéraire convoque des figures sans lesquelles je n’aurais pas pu écrire ce livre ou écrire de manière générale. Ma fascination pour « ces clochards célestes » m’a donné le goût de la marche, des treks et cette volonté de voyager autrement, hors des sentiers battus et rabattus, là où le tourisme de masse n’a pas encore planté son drapeau et où l’on peut encore regarder la voie lactée la nuit tombée ou entendre le murmure des arbres. « L’appel de la forêt » est indispensable, encore faut-il l’entendre, tendre l’oreille, notre société va droit dans le mur, nous devons impérativement revenir vers les forêts, réenchanter les campagnes, tout faire pour protéger cette nature qui fait partie de nous, peut-être la meilleure partie d’ailleurs.

Quel sentiment aviez-vous au départ de votre voyage en Roumanie ?

Comme Sylvain Tesson ou d’autres écrivains voyageurs partant des grandes villes, j’ai rapidement réalisé qu’il n’existe plus de territoires sauvages au sens où l’on pourrait le fantasmer dans son enfance. Les forêts primaires ont presque toutes étaient rayées de la carte de l’Europe. Voilà pourquoi cet égarement est avant tout mental. Parfois en traversant des campagnes roumaines j’ai été saisi de voir que derrière une maison parfaitement équipée avec la Wifi et tout l’attirail du confort du monde moderne, une vieille dame vivait sans l’électricité, se levant avec le jour et se couchant à la lumière de sa bougie. Il m’est arrivé de passer des soirées entières coupé de cette technologie moi aussi, j’en parle justement dans un chapitre sur le retour à la bougie. Sans écran, sans téléviseur ou distractions d’aucune sorte, on retourne dans la caverne, on affronte ses angoisses les plus primitives mais surtout notre peur de la solitude. Parfois il faut en passer par là pour cheminer vers soi.

Aviez-vous des à priori – et si oui lesquels – sur les Roumains ?

Je n’en avais pas car j’ai fréquenté de nombreux Roumains à Paris et je vis depuis maintenant 9 ans avec une jeune femme qui est roumaine et libanaise, revenir avec elle ici m’a permis de la voir se reconnecter à ses souvenirs d’enfance et je crois que par procuration, j’ai moi aussi retrouvé les perceptions premières qui m’ont donné l’impulsion nécessaire pour écrire sur la Roumanie L’adulte n’a pas tout perdu de sa sensibilité mais parfois il doit savoir désapprendre, se libérer des déterminismes de son éducation et laisser de côté ses a priori justement pour toucher à ces petites choses qui sont la matière la plus fertile pour sublimer le réel.

Dans le chapitre 5, « Réflexions sur le voyage », vous affirmez « qu’il n’y a rien de plus triste que de traverser de nouveaux territoires le cœur sec, la tête basse, le regard braqué sur la morve qui nous pend au nez ». Pourriez-vous compléter ce portrait de l’écrivain-voyageur que vous êtes ?

Ecrire, et surtout à la première personne, est une manière de faire son auto-critique, de dépeindre le portrait de ce qu’il faudrait être sans forcément être capable d’être cette personne. Si je dois compléter ce portrait aujourd’hui et bien je dirai très simplement que toute personne qui regarde son nombril du matin au soir ne peut pas apprendre des autres, il ne fera que juger, se comparer, se replier sur lui-même et il s’illusionnera sur son compte parfois bien plus qu’il ne fera illusion sur les autres. Je ne coupe pas à cette règle, j’ai parfois honte de mon égocentrisme et la nature est là pour me remettre à ma place tous les jours. Je terminerai en citant Nicolas Bouvier que j’admire beaucoup : « On ne voyage pas pour se garnir d’exotisme et d’anecdotes comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende comme ces serviettes élimées par les lessives qu’on vous tend avec un éclat de savon dans les bordels ». Que dire de plus et surtout comment le dire avec autant de génie que cet immense styliste. 

Quel sens prend la véritable aventure face à la dureté de l’enfermement que vous décrivez avec ces mots : « vivre au jour le jour non plus guidé par ses rêves mais bien par la peur de devoir vivre sans jamais les réaliser » ?

L’aventure la plus importante à vivre est justement celle d’affronter la réalité au quotidien, celle du couple, du travail que l’on ne choisit pas tout le temps. Je repense à ce très beau livre « A la ligne » de Joseph Ponthus qui nous raconte sans concession son quotidien à l’usine, l’épuisement des corps et l’écriture comme moyen de ne pas craquer, de résister. J’ai senti que je m’éloignais de mes rêves il est vrai mais cela a été un moteur indispensable pour écrire, pour ne rien lâcher à mon tour.

Le mot rencontre revient très souvent dans votre livre. Y a-t-il des rencontres que vous pourriez qualifier d’inoubliables ?

Oui, il y en a, elles sont parfois furtives, un visage, une voix, une situation observée même à distance, laissent parfois des marques indélébiles dans notre mémoire, nous les convoquons souvent pour donner un exemple ou se fixer une ligne de conduite à suivre dans nos propres actions. J’ai réalisé des portraits pour la radio roumaine sur ce sujet en allant à la rencontre des Roumains mais parfois ces rencontres provoquées ne laissaient plus de place à la magie du hasard. Il y a aussi des rencontres qui évoluent dans le temps, se prolongent et nous aident aussi à grandir. Parfois on idéalise une rencontre, voilà pourquoi je suis très reconnaissant des gens qui me supportent dans le temps et j’espère bien qu’ils seront tout aussi reconnaissants que je puisse les supporter dans la durée (rire).

Vous avez structuré votre récit en 52 petits chapitres, qui sont autant de fragments émerveillés sur votre aventure franco-roumaine. Pourquoi cette fragmentation au lieu d’un récit plus ample ?

Je crois à la matière organique d’un récit, on écrit sur ce que l’on peut et la forme s’impose souvent d’elle-même. J’écrivais de manière fragmentée car je le faisais à côté d’un travail où ma vie était tout autant fragmentée. J’avais l’impression d’être double et de rédiger ces textes comme on respire entre deux brasses en apnée. Il y avait d’un côté, mon existence clandestine, celle de l’aspirant écrivain, et celle de l’employé qui doit être sociable et nourrir celui qui se devait d’écrire. Le livre est donc un moyen de s’arrêter pour respirer, de réconcilier les deux en se questionnant sur une manière de vivre autrement, sur le désir de réenchanter son quotidien.

Que souhaiter à votre livre au début de cette aventure roumaine ?

Avec « Hoinar prin România » j’espère qu’ils retrouveront des bribes de perceptions, qu’ils verront leur pays à travers les yeux d’un étranger pour retrouver peut-être, ce que leur regard trop habitué et parfois désabusé face au réel, ne perçoit plus ou ne veut tout simplement plus voir. Nous avons tous un rapport compliqué à notre propre culture mais il faut faire la paix avec soi-même, c’est important pour aller de l’avant.

Interview Dan Burcea

Grégory Rateau, « Hoinar prin România », Editura Polirom, 2019, 240 p.