L’imagination ne rend des comptes qu’à elle-même : «Les Désengagés», de Frédéric Vitoux de l’Académie française

Dans une récente interview accordée à Philippe Vallet[1] à l’occasion de la parution aux Éditions Fayard de son dernier livre, «Les Désengagés», Frédéric Vitoux nous livre ses secrets sur la genèse de son roman et surtout sur le rapport qu’il entretient avec l’écriture. À ce sujet, il n’hésite pas à qualifier le roman d’«espace d’angoisse et de liberté totale».

Cette idée se retrouve d’ailleurs distillée à l’intérieur du roman par Pierre, narrateur aux vertus d’alter ego de l’auteur. Selon Pierre, être écrivain «ce n’est pas une profession, ce n’est pas un état», mais «une grâce», don et signe d’élection, fruit d’une virtuosité qui se nourrit de l’imaginaire comme de «l’outil le plus précieux pour voir ou pour chanter juste». Cette réflexion lui est inspirée par ses retrouvailles avec Octave Dunoyer, ancien collègue au lycée Charlemagne, être surdoué et prometteur, propulsé sur le devant de la scène du monde littéraire parisien par la publication de son premier roman, Le Quarante et Unième Mouton. Vigile des heures tardives et comptable de ces messagers quadrupèdes du sommeil, son héros vit plutôt dans l’imaginaire, en s’efforçant de transfigurer en rêve la vraie vie qu’il trouve «banale et moche».

À l’origine de cette rencontre inespérée se trouve une amie commune, Marie-Thérèse Werdenberg, responsable du comité de lecture et autorité littéraire aux Éditions de l’Abbaye. La maison est dirigée par Robert le Chesneau, personnage aux allures stendhaliennes de vieux garçon maladroit, lancé à la conquête de Sophie Faninal, stagiaire au service de presse de cette maison et incertaine promise du malheureux directeur.

Marie-Thérèse et Octave s’étaient connus chez un disquaire, au 58 bis, rue de la Chaussée d’Antin à Paris où chacun était venu chercher son œuvre préférée, elle Le Chevalier de la rose de Richard Strauss, lui, Don Giovanni de Mozart. Les regards du coin de l’œil, le jeu de séduction révélant à Octave la peur et la timidité, et à Marie-Thérèse l’assurance «d’une femme déjà adulte, aguerrie, qui connaît la vie», donneront naissance à une liaison qui va faire fi de leur différence d’âge et de l’abîme qui sépare leurs générations dans cette époque du tournant des années ’68 où tout change d’une manière inattendue et tellement vertigineuse.

Sauf que, en dépit de cette assurance et malgré toutes les forces dont l’instant usera pour sceller leur relation, le temps, qui lui seul a les cruels secrets de l’érosion des sentiments, viendra contredire très rapidement cette attraction, en la consommant et en dévoilant plutôt ses différences qui ne cesseront de l’épuiser. Le jeu de «l’amant turbulent» et de «la femme mûre» finira par trahir chez Octave les «postures qui n’étaient pas à sa mesure» et chez Marie-Thérèse «un penchant pour la rébellion», conduite inattendue chez cette femme «si installée dans son métier comme dans son statut de bourgeoise».

Comment mesurer la portée d’une telle rébellion chez cette «femme mûrissante, encore séduisante» ? À force de compromis et d’éloignements successifs, elle avait fini par s’accommoder avec sa condition de femme et d’épouse dans une convenable bienséance à laquelle elle avait enlevé tout caractère impitoyable ou mesquin, en en faisant «une simple affaire de politesse et de charité». Aux passions humaines, «à la plupart des illusions ou de grandes espérances qui meurtrissent» elle avait décidé de répondre avec une indulgence qui reposait sur une expérience de vie capable de mettre des noms sur les choses, «davantage de mots à disposition, qui à la fois vous enrichissent et vous ralentissent». Voilà pourquoi elle était devenue une de ces femmes «que la vie semble avoir polies, à qui les chagrins, les déceptions, les amours passées ou les espoirs qui vont s’étrécissant ont conféré une forme d’indulgence qui sait faire l’économie d’illusions inutiles».

Frédéric Vitoux fait de la condition de cette «femme mûre» un des thèmes fondamentaux de son livre, qu’il qualifie de «roman d’une durée, d’une épaisseur de vie». L’apparition dans l’économie du roman de la figure radieuse de Sophie et de sa liaison avec Octave va servir de révélateur à cette idée romanesque. Car ce n’est que devant la présence de cette «fille de mai, […] qui ne voulait plus s’encombrer d’aucun tabou», au «visage un peu rond des adolescentes, que la vie ou l’expérience n’ont pas encore creusé» que Marie-Thérèse arrivera à se rendre à l’évidence de la fin inévitable de sa relation avec son protégé, même si son cœur en gardera longtemps un souvenir et un intérêt presque inavouable. Au lieu de défier sa rivale, Marie-Thérèse choisit de se retirer et de céder la place qu’elle occupait dans le cœur du jeune prodige.

En réalité, en faisant comparaître Marie-Thérèse Werdenberg devant le Tribunal du Temps aux côtés de la jeune Sophie, Frédéric Vitoux ne fait qu’élever son personnage au-dessus des limites de sa finitude grâce à la vertu née justement de cette plénitude de l’âge et que l’on pourrait appeler l’élégance du renoncement. Cela n’enlèvera en rien le mystère qui l’entoure. Et c’est pour préserver ce mystère que l’auteur refusera d’approcher de trop près l’intimité de Marie-Thérèse, en s’interdisant toute démesure dans l’exploration de son passé. Avait-elle vraiment aimé, s’était-elle autrefois identifiée à ces héroïnes de Balzac ou de Tolstoï pour savoir ce qu’aimer veut dire, avait-elle une idée de «l’état de conscience, d’ignorance ou d’immaturité» qui l’animait pendant son jeune âge ? Toutes ces questions attendront. Attablée à La Cafétière avec la belle Sophie, Marie-Thérèse regarde sa jeune interlocutrice avec «l’indulgence que lui inspiraient les passions humaines». Les vingt-cinq ans qui les séparent ne signifient pas «ces histoires de rides au visage, de fatigue dans tout le corps», mais plutôt tout ce trésor de mots lui permettant de comprendre la nature des sentiments, «davantage de mots à disposition, qui à la fois enrichissent, beaucoup plus de livres lus, de références, d’exemples intériorisés».

Quels moyens restent-t-ils encore à la disposition de l’auteur pour mener à bien son projet de «comédie sentimentale, mélange d’allégresse un peu triste», comme il la définit lors de son interview ? Peut-être cette forme sublimée d’une beauté devenue presque iconique qu’il convoque au service du dénouement romanesque de son histoire : des années plus tard, Pierre et Henriette retrouveront dans le Berry, à La Charte, où Marie-Thérèse s’était retirée à côté de son mari, une femme «devenue belle […] parce qu’elle ne désirait ou n’attendait plus rien». Le temps est ainsi suspendu dans une immobilité qui devient la seule durée possible pour abriter le destin de cette femme. Secrètement, il se transforme en temps romanesque, faisant ainsi de la nouvelle beauté de Marie-Thérèse une splendeur désormais égale à celle d’une héroïne de fiction : «L’ennui de La Charte avait marqué Marie-Thérèse, lui avait donné une douceur et, j’allais dire, une beauté qui était celle du repos et peut-être de la paix».

Cette nouvelle perspective ouvre des portes jusque-là ignorées permettant l’accès à la polyphonie qui construit la narration de Frédéric Vitoux. L’exercice est d’autant plus passionnant, sachant que rien n’est à lire au premier degré chez ce romancier chez qui le mélange entre fiction et vie réelle occupe une place essentielle. Son œuvre est d’ailleurs traversée par cette tentation de vouloir entrecroiser ces deux frontières, pour aboutir à un espace secret où êtres fictionnels et individus réels se disputent le droit à l’existence. L’écrivain nous avait déjà donné la recette dès 1994, à la fin de son roman, «La Comédie de Terracina», en avouant vouloir entreprendre une démarche inverse au syndrome de Balzac, cette maladie des écrivains qui consiste à «parvenir à hisser leurs personnages au rang d’individus autonomes ou réels», et à se saisir des personnages réels pour «tenter de les hisser à la dignité des êtres de fiction».

Et c’est aussi le cas de son dernier roman, «Les Désengagés», où apparaissent des êtres choisis parmi ses amis ou dont les noms sont cités (Philippe Tesson et Pierre Dumayet, entre autres). Frédéric Vitoux fait appel cette fois aux services de la récriture, ce procédé qui lui permet de calquer son histoire, deux siècles plus tard, sur le livret de l’opéra «Le chevalier à la rose» de Richard Strauss écrit par Hugo von Hofmannsthal. La fidélité au texte d’origine est saisissante, l’homonymie entre les identités des personnages est quasi parfaite et la similitude de contenu des deux histoires fait l’unanimité. Interrogé par Jean-François Cadet[2] sur cette option littéraire, l’écrivain avoue être obsédé par ce thème universel qui court dans toute la littérature française, le thème de la femme à l’âge mûr, et qui, au-delà des perspectives différentes à travers les époques, parle d’une des constantes humaines qui est celle de la permanence des sentiments.

Sans doute, le travail de récriture dépasse chez Frédéric Vitoux le simple emprunt thématique. Son attachement à cette continuité transgresse le domaine réservé à l’intrigue et arrive à façonner en profondeur son style, voire à décider de son art littéraire. Car comment comprendre la volonté de l’écrivain de répondre à celle du librettiste von Hofmannsthal de «cacher la profondeur […] à la surface» si ce n’est que par une manière à lui de dissimuler le premier niveau du discours sous le couvercle d’une expression imagée dont s’emparent ses personnages pour parler «à côté de la plaque» ? Cette expression cache, selon l’auteur-narrateur, une multitude de «paroles désinvoltes, rieuses, persifleuses, accessoires» qui servent de paravent au discours direct. Leur rôle est encore plus important que l’on pense, le but recherché n’étant pas celui d’amputer ces paroles de leur impact ou de priver le discours de ses propriétés, mais d’accéder par cette pirouette de style à leur secret plus profond. Ainsi, cette mystérieuse «plaque», autour de laquelle se construit cette expression, devient pour l’auteur «le couvercle posé sur une profondeur, un gouffre, une boîte de fermentation où s’exacerbent les sentiments cachés». Elle est, pour ainsi dire, un moyen littéraire de métaphorisation du discours, et, à travers lui, du monde, ou, comme le décrit le narrateur, une manière de «cacher la profondeur, à la surface, cerner l’endroit où affleure cette profondeur, la suggérer – et comprenne ensuite qui pourra !» Car, pour lui, «convoquer le passé» implique justement ce recours à la métaphore, comparée ici à une «brume», à «un côté ralenti des souvenirs», à «un film qui éterniserait tous les mouvements». La seule liberté totale et irréductible est celle de l’imagination. C’est dans ce sens que Frédéric Vitoux recourt au procédé de la récriture, car, pour lui, rien n’est plus noble, et, par conséquent, plus autorisé, que d’«enrichir le récit des autres, à l’habiller, à lui donner du rythme et des couleurs». Loin du mensonge et de la trahison, sa démarche n’a de comptes à rendre qu’à l’imagination qui, à son tour, «ne rend de comptes qu’à elle-même».

Le lecteur contemporain ne peut que tirer profit du dialogue entre ces deux siècles qui se regardent en miroir, pouvant ainsi mieux comprendre l’option de l’auteur de placer l’action de son roman dans la période des événements de mai ’68. L’écrivain a d’ailleurs expliqué à plusieurs reprises qu’il s’agissait pour lui de savoir quels étaient les malheureux auteurs qui ont sorti des livres en mars ’68 et dont les événements qui ont suivi les ont complétement occultés, des écrivains comme Félicien Marceau ou Françoise Sagan, par exemple. Et, sans doute, comme son héros, le prodige Octave Dunoyer, derrière qui il nous plaît de croire que se cache en réalité l’auteur lui-même à ses débuts littéraires.

Pour comprendre ce choix d’époque, il faudrait creuser sous ces apparences souvent trompeuses. Car il ne s’agit pas seulement d’une période capable de jouer des tours aux malheureux écrivains, mais d’un temps qui a changé de fond en comble le visage de la société. Et même s’il ne l’affirme pas ouvertement, Frédéric Vitoux sait que son art premier réside dans sa capacité de dénicher, à travers cette période pleine de bouleversements, le filon rare du matériel romanesque dont il a besoin. Pour mieux contempler ce spectacle de l’Histoire, il déplace l’action du roman vers une perspective qui lui est familière, celle de l’Île Saint Louis, d’où ses personnages regardent à travers des lunettes protectrices. Que voient-ils ? «Un vent de révolte, de fête, d’utopie, de colère, d’exaltation, de jeunesse […] une griserie des mots qui vous font voir le monde comme un carnaval où l’on se déguise, où l’on réfute la réalité pour mieux la transformer, peut-être». Paris était devenue la scène d’un «rêve éveillé» où «on parlait, on commentait, on se faisait peur, on s’amusait si tout cela était grave et d’abord si tout cela était vrai».

Devant cette représentation, faite de joies excessives et de surenchères, de «combats obscurs entre avant-gardes», dans le domaine littéraire, le monde de Frédéric Vitoux a choisi de se mettre en retrait, de se désengager et d’attendre que tout cela se passe. L’atmosphère de l’île Saint Louis qui «n’offrait à ses habitants qu’une retraite, voire un exil à l’écart de la ville et du continent» y était propice. Elle «demeurait une absence au cœur de Paris».

C’est donc cette attitude de retrait que le narrateur, étudiant à l’époque, choisit pour lui, pour Henriette et pour Marie-Thérèse, son énigmatique personnage : une désinvolture presque semblable à l’indifférence devant des événements qui allaient changer le monde. Non pas comme un décrochage ni comme un mépris, mais peut-être comme la peur que le narrateur convoque pour évoquer «cette forme de rapidité, de brutalité – celle des temps sans mémoire», ou pour conjurer le danger d’un changement trop brutal des mentalités, de la vieille morale et des préjugés. Le mois suivant, en juin, lorsque les choses vont commencer à rentrer doucement dans l’ordre, lorsque le travail dans l’industrie automobile va reprendre, ce Mai 68 deviendra un souvenir vendu par Robert Le Chesneau en livres illustrés, «un bien de consommation» devenu déjà porteur de nostalgie.

Preuve que la fraîcheur du temps est elle aussi fragile dans ce crépuscule où l’insignifiance règne impassible sur les passions humaines.

C’est sans doute de cette fragilité de l’être que Frédéric Vitoux aime nous parler dans ce roman, comme il le fait à chaque fois qu’il essaye de quitter sa sécurité insulaire pour fixer son regard bleu sur le continent de nos interrogations et nos peurs.

Quant aux siennes, retiré sur son île, il les transforme, comme c’est le cas ici, dans des histoires dont il oubliera sans doute par la suite où se trouve le réel et où commence l’imaginaire. Heureusement que ses personnages sont toujours là, preuve qu’un écrivain n’est jamais seul. Pas étonnant de le voir assis à une bonne table du coin en leur secrète compagnie.

Pourquoi pas à La Cafétière, par exemple, ou dans le petit restaurant Le Gourmet de l’Île, que les familiers appellent du nom de son patron Chez Bourdeau.

 

Dan Burcea

 

Frédéric Vitoux de l’Académie française, Les Désengagés, Éditions Fayard, 2015, 320 pages, 20 euros.

 

[1] http://www.franceinfo.fr/emission/le-livre-du-jour/2014-2015/frederic-vitoux-les-desengages-20-01-2015-04-57

[2] http://www.rfi.fr/emission/20150119-frederic-vitoux/

 

 

 

septembre 5, 2014

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