Nature vivante avec Sandra Mézière : En Mer Égée

 

Peut-être trouverez-vous incongru de choisir un lieu qui semble aussi vide et insaisissable pour évoquer une « nature vivante ». C’est pourtant celui qui m’est venu d’emblée à l’esprit quand on m’a demandé de choisir un lieu pour parler de moi. Ce lieu indocile. Ce lieu mobile. Ce lieu entre deux autres lieux. Il y a quelques jours, j’ai justement retrouvé par hasard (mais en était-ce vraiment un ?) cette photo prise sur un ferry entre le continent grec et ses îles, en mer Égée. De ces photos précieuses que la nostalgie lancinante incite à garder sans les regarder. Une photo d’il y a vingt ans. Plus ou moins. Une photo du temps des grandes vacances, du temps de l’été qu’on souhaitait et même pensait sans fin, du temps où j’empruntais beaucoup de ferrys, dans différents pays. Mais jamais en ressentant cette émotion étourdissante quand le bateau s’éloignait d’Athènes et du port de Pirée, avec l’Acropole au loin dont mon regard, fasciné, ne pouvait se détacher et que je ne quittais que quand elle était devenue imperceptible. Même si je la voyais encore, même si je la vois encore : imprimée dans ma mémoire, à jamais.

Non, cette photo ne représente pas un lieu vide mais un endroit rempli de souvenirs, de nostalgie, de musiques, de fracas d’émotions.  Entre deux territoires. Entre deux rêves. Entre deux années. Entre l’enfance et l’avenir et ses promesses, infinies. Entre l’instant présent et tous les desseins que je forgeais dont aucun ne me semblait impossible dans ce décor mythologique. Quand je regarde cette photo, j’entends s’en évader l’accent chantant de la langue grecque, les notes poignantes du Rebétiko, le son singulier du Bouzouki, le joyeux brouhaha des ruelles du quartier de Pláka, le chahut des véhicules dans les cales du bateau, la voix exotique du haut-parleur, un galimatias de langues étrangères dans les travées du ferry, des cavalcades de rires d’enfant, dont le mien sans doute. Je vois toutes ces destinées qui s’entrecroisent là le temps d’une traversée, avec tous ses potentiels romanesques. Un temps mort rempli de vies. Je sens le vent et la chaleur effleurer ma peau. Je ressens de fugaces impatiences mais aussi une certaine indolence s’emparer de moi, velléitaire soudain, devant ce spectacle hypnotique et cette chaleur caressante. Je sens que la fragilité de la vie n’est jamais aussi palpable que là, quand elle a des accents d’éternité.

L’image en apparence anodine de ces deux chaises vides me broie le cœur. Parce que je sais qui les occupait, qui venait de les quitter, qui ne les occupera jamais plus. D’ailleurs, je ne vois pas deux chaises vides. Je vois le regard embué de mon père devant ce spectacle vertigineux de beauté, ce tableau (é)mouvant, cet instant suspendu que nous partagions. Je vois notre échange de regards si complices. J’entends notre silence évocateur. Je me vois à côté de lui, émue et fière et libre d’esquisser tant de rêves irréels. Je vois un reflet de l’insouciance dont je percevais au même instant la vanité.

Je le vois s’engouffrer dans le bateau et moi rester un peu, rester encore, vouloir retenir le temps, l’éternité, l’Acropole, tétanisée par cette disparition, par cette image qui s’évanouissait comme l’enfance qu’il faudrait bien laisser s’échapper, un jour, trop proche déjà, je ressens ce coup au cœur, cet effroi irrépressible, le brusque et vague ressenti que cette disparition à l’intérieur du bateau en préfigurait une autre et que, contrairement à celle de l’Acropole, ce ne serait pas seulement un effet de l’éloignement et qu’il ne continuerait pas à exister dans un ailleurs invisible.

Mais, là, embarqués dans cette carcasse voguant au milieu de nulle part, poursuivant l’horizon, la réalité ne pouvait pas nous rattraper. La mort n’aurait jamais sa place. Comme l’Acropole, nous étions invincibles. Je voyais bien pourtant que le somptueux vestige finissait par disparaître à mon regard, malgré tout, malgré mon insistant désir de son immuabilité. Et que le soleil finissait par décliner. Même cet été accablant qui semblait soudain comme l’horizon, infini, ne durerait pas, alors ? Rien de grave, aucun dénouement même, aucun dénouement tragique plus encore, ne semblait pouvoir survenir dans cet entre-deux. Après tout, c’est cela la vie pourtant, non ? Être entre deux. Toujours. Entre deux émotions.  Entre deux tragédies. Entre le passé et l’avenir. Entre le rêve et la réalité. Entre la vie et la mort. Dans un présent comme ce lieu : insaisissable.

Ce lieu évanescent, c’était comme une page blanche. La plage blanche de mes rêves débridés d’enfance et d’adolescence. Le même mélange de frayeur et d’exaltation. Au bord du vide.  Effrayant et galvanisant. On peut tout écrire entre deux destinations, tout imaginer à partir de ces deux chaises blanches défiant l’horizon. Ce moment d’attente est bien plus prégnant que ce qui lui précède et ce qui lui succède. Après il y aurait l’excitation de l’arrivée, sur une nouvelle île, un territoire à explorer, concret. Mais ce moment d’euphorisante plénitude qui précède, ce moment où on dessine un avenir idéalisé, rien ne l’égalerait. Non, rien n’égale cette force de l’imaginaire quand elle se déploie face à l’horizon sans fin. Des possibles à perte de vue.  

J’y vois encore ce qui nous manque en ce moment, un ailleurs, une évasion concrètement impossible dont la potentialité est toujours là pourtant, à portée d’imaginaire.  Comme l’est la possibilité de faire renaître à notre mémoire les êtres chers disparus. Qui, comme l’Acropole, s’y tiennent toujours. Fièrement. Comme ce souvenir d’un temps révolu qui rejaillit par cette photo. Non, ce n’était pas un hasard. Mais l’envie d’y retourner qui peu à peu revient, comme une vague, douce et mélancolique et irréfragable. Rassurante.

Rassurante comme la présence de ce ferry qui m’attend pour remonter le temps, ou empoigner l’avenir peut-être. Parce qu’il y aura toujours des bateaux entre-deux pour voguer vers des rêves impossibles. Parce qu’il y aura toujours un pont en pleine mer Égée sur lequel je pourrai imaginer me tenir, face à ces deux étendues bleutées qui s’entremêlent et se confondent, entre la mer et le ciel, entre les vivants et les morts. Ou plutôt : entre la nature morte et celle redevenue vivante. À nouveau face à un avenir certes insaisissable lui aussi mais rempli de promesses. À nouveau invincible.

Sandra Mézière, 23 février 2021

Sandra Mézière est née à Laval et vit à Paris. Romancière, nouvelliste, scénariste et rédactrice cinéma. En parallèle de ses études en droit, sciences politiques, médiation culturelle et d’un Master 2 professionnel de cinéma (option scénario), elle a participé très tôt à des concours d’écriture qui lui ont permis d’être sélectionnée dans de nombreux jurys de festivals de cinéma. Elle a alors commencé à partager sa passion pour le cinéma et ses découvertes dans les festivals par des récits sur son blog Inthemoodforcinema.com. Elle les couvre désormais depuis 20 ans sur ce même blog et dans la presse. En 2016, les Éditions du 38 ont publié son recueil de 16 nouvelles sur le cinéma Les illusions parallèles, 16 histoires qui ont pour cadre autant de festivals de cinéma différents. La même année, les Éditions du 38 ont également publié son premier roman, L’amor dans l’âme, dont l’intrigue se déroule dans le cadre du Festival de Cannes. Depuis l’adolescence, elle a remporté de nombreux concours d’écriture. Récemment, elle a remporté plusieurs prix du jury des concours de nouvelles du site Short Édition sur lequel une vingtaine de ses nouvelles sont en ligne. Deux de ces nouvelles lauréates ont été publiées dans les recueils collectifs chez Short Édition. Elle a également écrit des séries littéraires pour des magazines comme Le Quotidien du médecin. En 2018, elle a remporté le concours Nouveaux talents des Éditions J’ai lu. Sa nouvelle lauréate Une bouteille à la mer a été publiée aux Éditions J’ai Lu dans le recueil Sur un malentendu, tout devient possible (2019). Elle a récemment remporté le concours de nouvelles du Prix Alain Spiess 2020 avec son texte Les âmes romanesques également publié dans un recueil. Elle vient de terminer l’écriture de deux romans en attente d’éditeurs (les deux ont récemment été finalistes de concours d’écriture de romans), et la présélection récente de son scénario de court métrage La femme sans cœur au concours d’un festival de cinéma l’a incitée à entreprendre l’écriture d’un scénario de long métrage sur lequel elle travaille actuellement, entre deux écrits romanesques.

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