Portrait en Lettres Capitales : Pia Petersen

Qui êtes-vous, où êtes-vous née, où habitez-vous ?

Je suis née au Danemark et habite actuellement en France. Je suis écrivain, j’écris des livres, j’écris ma vie. Je suis libre.

Vivez-vous du métier d’écrivaine ou, sinon, quel métier exercez-vous ?

Je vis de l’écriture, je n’ai pas d’autre métier. Je ne sais pas me soumettre à l’autorité, j’ai essayé mais ça ne marche pas. Mon indépendance d’esprit me rend non-intégrable sur le marché du travail.

Comment est née votre passion pour la littérature et surtout pour l’écriture ?

Je ne sais pas. J’étais écrivain depuis l’âge de 7 ans. Pourquoi? J’ai mille réponses mais aucune qui soit la bonne. Ma passion pour l’écriture ne vient pas, en fait, de la littérature. D’ailleurs, je ne suis pas passée par la littérature pour entrer en écriture. Mais je lisais beaucoup. C’était sans doute une manière de subjuguer une solitude d’esprit, puis ma soif d’infini ne pouvait se satisfaire que par l’étude, la lecture.

Quel est l’auteur/le livre qui vous a marqué le plus dans la vie ?

Chaque livre que je lis, que ce soit un roman ou un essai, me marque d’une certaine manière. La liste d’auteurs est longue et assez classique: Diogène Laërce, Platon, Descartes, Nietzsche, Balzac, Romain Gary, Steinbeck, Cormac McCarthy, Proust, Thomas Kuhn, Homère, Peter Shelley… Percival Everett m’a tout particulièrement marquée. Quand je le lis, j’ai l’impression que nous avons une conversation, qu’on s’échange des idées. Sinon, j’ai été très marquée par l’épistémologie. Même si je ne comprends rien aux mathématiques, j’adore l’idée des maths et lis beaucoup dessus. Je n’ai pas nécessairement besoin de comprendre tout ce que je lis. Souvent j’invente ce que je ne comprends pas dans un texte.

Quel genre littéraire pratiquez-vous (roman, poésie, essai) ? Passez-vous facilement d’un genre littéraire à un autre ?

J’écris des romans mais le roman englobe tous les genres. Un roman touche à la science, à la philosophie, à la poésie, à l’essai, à la politique. Le roman est à la fois précis, à la fois imprécis. Il est possible de construire du sens à tous les étages. Tout a une fonction, même ce qui est dépourvu de fonction. Le roman est une forme d’écrit total, il est tous les genres. Ou tous les genres sont d’une certaine manière fiction. Ceux qui définissent le roman comme une simple narration romanesque n’ont simplement pas compris le véritable enjeu du roman. Les essais sont des fictions. Un écrit scientifique est une fiction. Percival Everett, par exemple, navigue à travers une multiplicité de genres dans ses romans.

Comment écrivez-vous – d’un trait, avec des reprises, à la première personne, à la troisième ?

Je réécris beaucoup mais reviens toujours à mon premier jet. Je doute beaucoup, d’abord parce que je m’interroge, que je cherche à aller plus loin mais aussi parce que j’écris dans une langue qui est mienne et pas mienne en même temps. Le français est ma langue parce que j’en ai décidé ainsi et je l’ai prise pour m’en servir. On ne m’a pas donnée la langue, souvent on me l’a refusée et j’ai dû me battre. Je considère que j’ai un droit sur cette langue en particulier et je fais ce que je veux avec, mais mon travail d’écrivain exige de moi que je m’inscrive malgré tout dans le tronc commun avec ses règles de grammaire, structure, construction. Sinon il ne peut y avoir de langue.

Je doute donc beaucoup, je ne me satisfais pas de ce que j’écris, je me pousse toujours en avant et cela prend du temps et donne lieu à beaucoup de va-et-vient. Pour les personnages, je passe d’un genre à un autre jusqu’au moment où je dois me décider. Que ce soit à la première personne, ou la troisième, c’est égal. L’essentiel est l’essence du texte, le fil conducteur qui est l’interrogation qui a amené le roman à être. L’habillage est secondaire mais compte bien sûr. En réalité, le personnage est le même, que ce soit en je ou en elle/il. Un homme ou une femme se définit peut-être par ses tics, ou pas. On peut créer un homme sans avoir recours aux clichés sur base de tics masculins et de même pour le personnage féminin. Que ce soit à la première, ou la troisième, homme ou femme, les personnages sont d’abord humains. Ou pas. Ce n’est jamais aussi simple que ça en a l’air.

D’où puisez-vous les sujets de vos livres, et combien de temps est nécessaire pour qu’il prenne vie comme œuvre de fiction ?

Paradigma (AR.HORS COLLECT) par [Pia Petersen]Paradigma était le travail de réflexion d’une vie. C’était une phrase que j’avais commencée il y a 25-30 ans et que je n’ai jamais pu finir. On ne cessait de m’interrompre pour m’expliquer que j’étais folle, parano, que je ne savais pas de quoi je parlais, que j’étais ringarde, que c’était n’importe quoi. La liste d’insultes est plus longue que le chemin pour Los Angeles. Sinon, le temps que prend un roman dépend beaucoup des éditeurs. Je peux écrire un roman complet sur trois mois mais on pense que j’écris trop, aussi je suis obligée de ralentir. Pour Paradigma, par exemple, il y a eu énormément de va-et-vient. Personne ne saisissait vraiment le roman. C’est donc variable mais pas forcément à cause de la recherche ou de l’écriture.

Choisissez-vous d’abord le titre de l’ouvrage avant le développement narratif ? Quel rôle joue pour vous le titre de votre œuvre ?

Le titre est pragmatique. Tous mes titres ont été pris par l’éditeur. Une livre de chair s’appelait Métaphysique de largent et j’aurais voulu garder le titre en sous-titre mais bon… On ne cessait de me parler de Métaphysique des tubes, donc j’ai laissé tomber. Pour Paradigma, j’ai cherché, le titre a changé plusieurs fois. Finalement c’était simple. L’idée principale du roman s’imposait comme titre.

Un titre devient beau si le roman est beau. Les misérables n’est pas un titre exceptionnel, il est même un peu facile. Mais le roman a donné de la force au titre, c’est donc un beau titre. Je trouve qu’il doit être court et facile à retenir, il doit frapper. Un titre qui reflète du sens s’enferme dans un espace prédéterminé et détermine en parti le destin du texte. Plus ouvert est le titre, plus de liberté est accordée au roman. Finalement j’aime les titres qui n’ont rien à voir avec le roman, des titres un peu absurdes, ou en contre-jour.

Quel rapport entretenez-vous avec vos personnages et comment les inventez-vous ?

Je ne crois pas avoir un rapport avec eux. Ce sont des personnages fictifs, ils sont comme je veux qu’ils soient. Je les invente, les détourne, les manipule mais ce sont des personnages qui viennent tous de moi. Parfois je ne les aime pas, mais je les aime bien quand même. Même les personnages les plus pervers sont de mon invention, ils sont en moi. Il arrive qu’un personnage soit idéologiquement insupportable ou inacceptable. À l’évidence j’arrive à véhiculer des idéologies que j’abhorre moi-même. Comprendre comment le fil logique d’une pensée se déroule ne veut pas dire accepter ou participer à cette idéologie. Cela dit, je ne peux pas nier que le personnage, aussi vil soit-il, vient de moi. C’est comme un voyage à travers des personnages, à la recherche de la multiplicité de possibilités. Une schizophrénie errante, ou aventureuse.

Un écrivain est forcément un être multiple, schizophrène. Pour inventer un personnage, je décide ce dont j’ai besoin. Il faut un ami du personnage principal. Amant ou ami? Proche ou pas tant que ça? Je commence avec une petite description (petite parce que les éditeurs ne permettent plus des descriptions qui prennent de la place) et je me mets tout de suite dans sa tête. Du coup je vois le monde de ce point de vue et le personnage s’invente selon une forme de parcours logique, inhérent au personnage. Je ne sais pas vraiment comment ça marche. C’est assez magique. Par contre, ils viennent tous de ma manière de comprendre les choses, la manière dont j’interroge le monde. Pour comprendre un tordu, il faut être soi-même tordu. Ou pas. Je n’en sais rien, en fait. Il n’y a pas vraiment de règles. S’il y en a, c’est que je les invente en cours d’écriture. Une règle n’est une règle que pour un temps donné, ce n’est jamais un absolu. Souvent je me sers de vrais personnages. Je leur fais jouer un rôle qui ne correspond pas forcément à leur réalité. C’est plus une composition de rôle, un jeu d’acteur. Parfois le personnage reflète fidèlement une personne mais certains traits (ce qu’on veut en général cacher) sont exagérés. Parfois ce sont des détails de 50 personnes que j’ai vues et que j’utilise pour créer un personnage. Dans tous les cas de figure, j’aime des personnages complexes qui peuvent être bons et pervers en même temps, méchants mais avec une touche d’humanité. J’aime la complexité.

Parlez-nous de votre dernier ouvrage et de vos projets.

Il est en cours, c’est donc difficile d’en parler. Il y a de l’algorithme, des portraits, du street art, du virus, du couvre-feu, de l’amour, de la prison, des questions, beaucoup de questions… Il y a un éléphant, un perroquet, peut-être même un hippopotame. Ou pas.

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