Interview. Sophie Marie Dumont : « Grâce à la fiction, je garde toute ma liberté d’écrire »

 

Avec « De l’autre côté des flammes » (Genèse Éditions), Sophie Marie Dumont remet au premier plan par le biais d’un récit passionnant un évènement tragique de l’incendie du grand magasin L’Innovation, qui a eu lieu le 22 mai 1967 à Bruxelles. Cinquante ans plus tard, Laurence Bodart, l’héroïne journaliste de son roman, rouvre une enquête sur ce drame soldé à l’époque avec un non-lieu. Elle ne sera pas au bout de ses surprises, à la fois sur des aspects publics et privés. « La boîte de Pandore va s’ouvrir », nous met en garde la quatrième de couverture du livre.  

Pour en savoir plus, nous avons invité Sophie Marie Dumont qui a eu la gentillesse de répondre à nos questions.

Bonjour Sophie. Pourriez-vous nous parlez de vous, de votre parcours et de votre passion pour la littérature ?

Bonjour Dan et merci pour votre invitation. Je suis née à Bruxelles où j’ai vécu jusqu’à mes 31 ans dans le quartier de l’Atomium. Élève au Sacré-Cœur de Jette, je n’étais pas une grande lectrice mais, en dernière année, notre professeur de français m’a donné le goût de lire à travers les œuvres de Colette. Ma passion pour la littérature s’est révélée au moment de mon déménagement en tant qu’expatriée à Paris, en 2001. Paris est une ville de culture qui vous incite à aller à des expositions passionnantes, au théâtre, au cinéma… À cette époque, j’ai également commencé à lire de plus en plus de romans, documents, essais, thrillers… Ensuite, j’ai participé à quelques jurys littéraires où j’ai pu échanger, communiquer avec d’autres lectrices, ce qui est passionnant. La création de mon blog littéraire (vouslisez.com) correspond à une envie de partager mes lectures entre mes amis français et belges en publiant un commentaire à propos de fictions, documents, policiers… L’envie d’écrire s’est imposée petit à petit dans ma vie cependant pour m’autoriser à écrire, je me suis inscrite à un atelier d’écriture. Peu à peu, j’ai commencé à rédiger des chroniques, des nouvelles, des poèmes et j’ai remporté quelques concours. Loin de mon pays, j’ai souhaité écrire à propos du plus grand drame de la Belgique : l’incendie du grand magasin « L’Innovation » en mai 67, à Bruxelles. Cette histoire a marqué mon enfance. C’est incroyable de ne toujours pas connaître la cause de cet incendie qui a fait 253 victimes. Alors, un jour, j’ai lu que le “Prix Fintro, écritures noires” de la Foire de Bruxelles proposait aux auteurs belges de présenter leur manuscrit non édité. J’ai pris le Thalys et j’ai profité de ma visite à la Foire du Livre pour déposer mon manuscrit et tenter ma chance. Quelques semaines plus tard, je faisais partie des cinq finalistes. Ensuite, je me suis sentie plus en confiance pour envoyer mon manuscrit à cinq éditeurs. C’est Danielle Nees, des éditions Genèse, qui m’a donné ma chance et le roman a été publié, en France et en Belgique en septembre 2019. Ma passion pour la littérature ne cesse d’évoluer au fil du temps.

Pour rafraîchir un peu la mémoire de nos lecteurs, pourriez-vous reprendre brièvement l’histoire des événements que vous racontez dans votre livre, ceux de l’incendie de L’Innovation ?

« L’Innovation » était un grand magasin bruxellois qui se situait rue Neuve. Depuis le début du XXe siècle, ce magasin était un endroit à la mode, très fréquenté et élégant. La famille Bernheim était propriétaire de ce bâtiment construit par Victor Horta. Après la Seconde Guerre Mondiale, d’autres bâtiments sont venus se greffer à l’édifice. Le 22 mai 1967, vers 13h30, une vendeuse a déclenché l’alarme de service après avoir remarqué un début d’incendie dans un petit local qui servait de réserve. Les quatre pompiers, du service interne de « L’Innovation », ont essayé d’éteindre le début d’incendie mais sans succès et en perdant un temps précieux. Lorsque les pompiers de Bruxelles sont arrivés, il était trop tard, le magasin était en feu, les clients et le personnel coincés aux étages… ce fût un drame épouvantable : 253 personnes manquaient à l’appel ce soir-là. 

Pourquoi avoir décidé à y puiser matière à narration ? Avez-vous un quelconque lien personnel ou familial avec ce drame ?

Je suis née en 1969 soit deux ans après le drame. Cependant, l’onde de choc était tellement importante qu’après dix ans, les gens parlaient encore de l’incendie comme s’il venait de se produire. Mes voisins étaient très attachés à « L’Innovation » car le couple y avait fait connaissance lors d’un thé dansant. En tant qu’enfant, j’ai souvent entendu des remarques, des théories qui ont éveillé mon imagination. En grandissant, à Bruxelles, j’ai entendu d’autres confidences de rescapés, des rumeurs, des fantasmes…

Vous mettez à la disposition des lecteurs une biographie conséquente. Quelle a été votre méthode pour retracer tout ce contexte historique et combien de temps a été nécessaire pour la partie de documentation ?

Un an a été nécessaire pour retracer les évènements à travers divers documents trouvés aux archives de Bruxelles et plusieurs rencontres avec les deux responsables du dossier qui travaillaient pour « L’Innovation ». J’ai d’abord retracé les évènements de manière chronologique en m’appuyant sur des articles de presse, livres, émissions télé etc.… en rencontrant ces deux responsables, j’ai pu échanger des informations, parler, analyser… petit à petit, une vérité s’est imposée. Il fallait m’appuyer sur une vérité historique pour pouvoir ensuite faire le tri entre les rumeurs, fantasmes…

Votre récit est construit suivant le modèle du journalisme d’investigation où les rebondissements abondent et entretiennent le suspense. Pourquoi avoir opté pour ce genre narratif et quelle liberté vous accorde-t-elle ?

J’ai étudié à l’IHECS, une école supérieure de journalisme à Bruxelles. Lorsque j’ai commencé à écrire à propos du drame de « L’Innovation », cette méthode d’investigation s’est imposée à moi, certainement grâce à mes études. Tout de suite, j’ai imaginé un roman sous forme d’enquête car j’avais en tête le film « Erin Brockovich, seule contre tous ». Ce film américain, dont le rôle d’Erin a été confié à Julia Roberts, est une enquête à propos d’empoisonnement d’eau sur un réseau public. J’avais aimé cette quête de vérité avec une narratrice qui semble incapable de trouver toute seule la cause du drame. Dans mon roman, il fallait mettre du suspense pour ne pas ennuyer le lecteur. Je tenais aussi à y injecter une certaine force émotionnelle comme si c’était un film. A travers les mots, je vois des images et j’espère que les lecteurs les voient aussi. Grâce à la fiction, je garde toute ma liberté d’écrire ce que je souhaite écrire. Il faut pouvoir garder cette liberté et ne pas s’enfermer dans un document où dès la première ligne on remet en cause vos propos.

Vous confiez à Laurence Bodart, journaliste cinquantenaire, le soin d’enquêter sur ce qui s’était passé en 1967 à Bruxelles. Quelle est sa motivation première, a-t-elle des raisons personnelles pour se pencher sur ses faits ?

Laurence Bodart est, en effet, journaliste à Bruxelles. Elle sait que son père a disparu le jour de l’incendie de « L’Innovation » mais elle n’a jamais cherché à savoir dans quelles circonstances. Là, ce que je souhaitais exprimer c’est cette manière d’avaler la vérité telle qu’on nous la présente. Laurence n’a jamais douté de cette vérité, exactement comme les familles qui ont perdu un proche dans l’incendie. Pourquoi n’ont-elles jamais exigé la vérité ? Pourquoi aucune de ces familles ne s’est portée partie civile ? À la veille de ses cinquante ans, Laurence ressent un certain malaise, des peurs, des angoisses incontrôlées et handicapantes. Pour y remédier, elle va consulter un psychologue car elle est persuadée qu’elle a un problème avec la mort de son père. En tant que journaliste, Laurence propose également de revenir sur les circonstances de l’incendie et rendre hommage aux victimes. Notons que depuis le 22 mai 1967, il ne se passe pas une année sans que la presse belge ne rende hommage aux victimes. Laurence souhaite, d’abord, remédier à son mal être. En cherchant la vérité, elle va trouver sa vérité.

Vous illustrez également dans votre récit le voyage intérieur de Laurence, votre héroïne. Sans trahir le suspense du livre, pourriez-vous nous dire que cherche-t-elle dans cette enquête et pourquoi affirme-t-elle que « quelque chose s’était brisé dans la mécanique de [son] bonheur » ? 

Laurence ressent un mal être, elle va avoir cinquante ans et elle vient de rompre avec l’homme qui partageait sa vie. Quelque chose ne fonctionne plus chez elle, quelque chose s’est brisé dans la mécanique de son bonheur. Pour expliquer son malaise, elle se persuade qu’elle doit faire le deuil de son père pour aller mieux. Comme elle est journaliste, elle profite de sa situation pour essayer de trouver les causes de l’incendie de « L’Innovation », revenir sur le mécanisme du drame et mieux comprendre pourquoi son père est mort. Parallèlement, elle consulte un psychologue qui va l’aider à extirper sa souffrance et à apporter un nouvel éclairage sur sa vie.

Il y a une phrase qui a attiré mon attention et sur laquelle je souhaiterais avoir votre réaction. À la page 72 vous écrivez : « Les souvenirs sont-ils des preuves du passé ? » Pour conclure, faut-il croire que ce travail de mémoire suffirait pour relancer une affaire comme celle qui a eu lieu il y a cinquante ans ?

« Les souvenirs sont-ils des preuves du passé ? » revient à se demander si un souvenir est la copie conforme d’un évènement du passé ? Et ma réponse est négative car j’ai pu remarquer, au quotidien, des personnes qui évoquaient des souvenirs qui ne correspondent pas à la réalité. Les gens ont tendance à enjoliver les souvenirs ou à occulter la vérité et c’est ce que je voulais exprimer. Les souvenirs sont, en fait, des cartes postales au dos desquelles chacun écrit ce qu’il souhaite.  En ce qui concerne la reprise de l’enquête, c’est illusoire et je le sais parfaitement. À travers ce roman, je souhaite agiter un mouchoir pour dire aux Belges : « souhaitez-vous connaître la vérité ? ». En France, le Président Macron a récemment levé le secret défense à propos d’un accident de caravelle qui date de la fin des années soixante. Les familles des victimes réclamaient la vérité depuis cinquante ans et finalement le Président a admis une erreur militaire. Je trouve que ce serait bien de dire aux Belges la vérité en ce qui concerne l’incendie de « L’Innovation ».

Parlons également de votre passion pour la lecture qui vous a poussée à fonder le blog :  vouslisez.com De quoi s’agit-il, pouvez-vous nous en dire plus ?

En tant qu’expatriée et grande lectrice, j’ai décidé de créer mon blog littéraire pour partager mes lectures entre la France et la Belgique. Régulièrement, des amies me demandaient une suggestion de lecture, de cadeau… L’idée de partager mes lectures s’imposait et me permettait aussi de m’exprimer. J’ai beaucoup de plaisir à écrire de courts articles après la lecture de romans, documents, essais…c’est une bonne école pour apprendre à analyser, synthétiser…Sur mon blog, vous trouverez une page de présentation et mes différentes expériences. Ensuite, j’ai répertorié les types de livres avec mes commentaires. Récemment, deux maisons d’édition célèbres m’ont envoyé des romans pour connaître mon avis. Cela me fait très plaisir et comme je lis beaucoup, cela allège mon budget. Cependant, je ne fais pas de cadeaux. Si le roman ne me plaît pas, je l’écris honnêtement ou, pire, je n’en parle pas.

Interview réalisée par Dan Burcea

Sophie Marie Dumont, « De l’autre côté des flammes », Genèse Éditions, 2019, 185 pages.

 

Sophie Marie Dumont est une écrivaine née à Bruxelles et habitant en France.

Elle e une licence en Communication-IHECS-Bruxelles (1993) et une Maîtrise en Sciences de l’Environnement- Fondation Universitaire Luxembourgeoise (1995).

Parcours littéraire :

2008 : Première participation à un jury littéraire pour France télévisions (document).

2010 : Jurée du Grand Prix des Lectrices du « Elle » magazine.

2011 : Jurée du Grand Prix de l’Héroïne « Madame Figaro » magazine.

2011 : Création du blog littéraire « vouslisez.com ».

2012 : Jurée du « Prix Gulli du Roman ».

2012 : Jurée du Grand Prix de l’Héroïne « Madame Figaro » magazine.

2012 : Elève à l’atelier d’écriture « Au fil de la plume » à Vincennes (quatre années).

2013 : Jurée du Grand Prix des lectrices du « Elle » magazine.

2013 : Jurée du « Prix libraires en Seine ».

2014 : Lectrice sélectionnée pour l’émission « La vie est un roman » du magazine « Lire » et « L’Express ».

2015 : Lauréate du concours Héloïse d’Ormesson et « Marie-France » magazine pour la plus belle lettre d’amour.

2015 : Troisième Prix de la plus belle chronique du « Elle » magazine et des éditions « Pocket ».

2016 : Master class avec John Truby, scénariste américain.

2017 : Jurée du Prix « J’ai Lu-Pages des libraires ».

2018 : Membre du jury France télévisions (Essai).

2018 : Finaliste du Prix « Fintro Ecritures Noires » (Foire du Livre de Bruxelles).

2019 : Publication du premier roman « De l’autre côté des flammes ». Genèse édition.

2020 : Rédaction d’un second roman (en cours).

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