Portrait en Lettres Capitales : Anca Zaharia

 

Qui êtes-vous, où êtes-vous née, où habitez-vous ?

Anca Zaharia, née à Comănești, dans la région de Bacău. J’habite depuis 12 ans à Brașov, ville où j’ai fait mes études à la Faculté de Lettres et que je n’ai plus quittée depuis, retrouvant ici le temps favorable à l’écriture, l’ambiance sociale adaptée, les restaurants, la pluie fraîche en été, et donc l’inspiration.

Vivez-vous du métier d’écrivaine ou, sinon, quel métier exercez-vous ?

Si on estime le journalisme comme étant un métier aidant à vivre de l’écriture, la réponse est oui. Par le passé, j’avais vécu de l’écriture comme traductrice ou rédactrice dans quelques maisons d’édition roumaines, ainsi lorsque j’apprenais comment vendre des paroles dans une agence de publicité. Actuellement, je coordonne des équipes éditoriales de plusieurs revues de Roumanie, ce qui fait de moi quelqu’un de chanceux : je continue à vivre de l’écriture.

Comment est née votre passion pour la littérature et surtout pour l’écriture ?

Ma passion pour l’écriture est venue en même temps que celle de la lecture qui a commencé à germer après l’âge de mes deux ans. Ce fut, je pense, consécutif à ma capacité à me tenir sur mes deux jambes et à marcher, comme si tout était naturel : j’ai commencé à lire, à me rappeler de ce que je lisais, à les reproduire ensuite en déambulant dans la maison, ou à griffonner sur les murs et les meubles. J’ai par la suite continué l’écriture comme la forme la plus accessible de socialisation, sans écrire pour le public ou pour me retrouver sur l’étagère d’une librairie, mais parce que, autant la prose que la poésie ont été pour moi des formes d’autothérapie, de connaissance de soi, de communication avec un autre que moi-même. La publication a été et continue d’être du bonus, un rayon quotidien de lumière.

Quel est l’auteur/le livre qui vous ont marqué le plus dans la vie ?

Chaque étape m’a offert un livre bouleversant, comme une révélation. Tout au début, ce fut le livre Sans famille d’Hector Malot (les souffrances de l’enfant dont parlait ce livre me paraissaient semblables à mes chagrins d’enfant). Par la suite, pendant les années de lycée j’ai découvert les souffrances de Van Gogh décrites dans le livre d’Irving Stone, La vie passionnée de Vincent van Gogh (j’avais accepté à cette époque l’idée que mes passions pour la lecture et l’écriture n’allaient pas me rapporter grand chose en retour et que je n’allais pas réussir à en vivre dans un avenir qui me paraissait assez long).

Plus tard, j’ai été complétement bouleversée par le livre Acasă, pe drum [À la maison, sur la route] des auteurs roumains Elena Stancu et Cosmin Bumbuț, un ouvrage qui m’a aidée à faire connaissance avec une Roumanie que j’ignorais ; cela m’a aidé à me débarrasser d’un nombre incalculable de préjugés. La même chose m’est arrivée en lisant Une vie comme les autres de Hanya Yanagihara, livre qui m’a aidée à me débarrasser de quelques croyances infondées.

Quel genre littéraire pratiquez-vous (roman, poésie, essai) ? Passez-vous facilement d’un genre littéraire à un autre ?

J’ai publié trois recueils de poésie : Sertarul cu ură [Le tiroir à haine] en 2015, Suicid [Suicide], en 2019 et Eu n-am trăit războiul [Je n’ai pas vécu la guerre] en 2021. En 2017, j’avais publié Jurnal de librar [Journal de libraire], volume réédité en 2021 par une autre maison d’édition. Il s’agit d’une collection d’histoires tragi-comiques inspirées de mes trois années où j’ai travaillé comme libraire. La prose est tout aussi importante pour moi, je travaille à la fois à l’écriture de plusieurs romans et de plusieurs nouvelles qui paraîtront sans doute un jour. Leur heure n’est pas encore venue et, heureusement, je ne suis pas pressée de les publier.

 Comment écrivez-vous – d’un trait, avec des reprises, à la première personne, à la troisième ?

La poésie surgit tout simplement d’elle-même, elle jaillit comme une source, à tel point que je suis incapable de changer quoi que ce soit, ce premier jet couché sur une feuille de papier a pour ainsi dire valeur de forme finale. Le retravailler risquerait d’abîmer dangereusement son authenticité. Je fais tourner pendant des années dans ma tête de mots et des vers entiers, en les reformulant des dizaines de fois, et, une fois couchés sur le papier, je n’y touche plus, les transcrivant ensuite sur mon ordinateur.

Jusqu’à présent j’ai utilisé un ton fortement personnel, rendu généralement à la première personne, car je suis persuadée que l’écriture est par-dessus tout un travail de connaissance de soi. Je suis incapable de parler des autres, j’ai tant de choses à découvrir et à dire sur moi-même !

D’où puisez-vous les sujets de vos livres, et combien de temps est nécessaire pour qu’il prenne vie comme œuvre de fiction ?

Toujours de la réalité immédiate, de ma vie ou de celles de mes proches, étant donné que je n’ai pas trop d’imagination. Je possède, en échange, une très grande aptitude à saisir des détails, j’ai de l’empathie et une grande curiosité. Ce sont des choses qui m’aident à prendre des notes (mentalement, sur mon téléphone ou sur un agenda) qui deviendront ensuite des narrations. En poésie, comme je le disais auparavant, les choses sont plus simples : j’ai toujours dans mon sac un stylo à bille et un petit carnet où je note les mots qui me traversent l’esprit et que je couche sur le papier lorsqu’ils retrouvent l’ordre souhaité.

Choisissez-vous d’abord le titre de l’ouvrage avant le développement narratif ? Quel rôle joue pour vous le titre de votre œuvre ?

Le titre vient toujours à la fin, lorsqu’il s’agit de la poésie, c’est une chose que je ne peux pas expliquer. Je suis très contente de ceux choisis pour mes recueils publiés jusqu’à présent. Quant aux textes en prose, je fixe le titre dès le début, dès les premières phrases, ce qui fait que j’ai dans mon ordinateur une longue liste de titres, assez d’idées mais peu de contenu bien ordonné. Je connais, de par mon expérience dans la publicité, l’importance du choix d’un titre : je n’entame jamais de démarches vers un éditeur avant d’avoir un titre que je serais capable de défendre à l’aide de dizaines d’arguments. Il faut croire que j’ai bien choisi jusque maintenant, n’ayant eu aucun problème avec mes titres.

Quel rapport entretenez-vous avec vos personnages et comment les inventez-vous ?

Je n’ai jamais créé de personnages totalement issus de mon imagination, leurs racines sont bien implantées dans ma réalité quotidienne, dans mon passé ou dans la vie de ceux qui m’entourent. Écrire en me mettant dans la peau d’un autre a été pour moi un excellent exercice, car il n’était pas facile de me mettre à la place de quelqu’un d’autre et de découvrir que j’aurais agi de la même façon, voire de manière plus discutable, alors que j’étais la première à condamner ces agissements. Le jeu des perspectives et des motivations est une chose importante pour moi, car elle offre de la crédibilité et de l’authenticité aux personnages. Une fois assimilé, ce jeu offre à la réalité la possibilité de s’incarner dans les paroles prononcées par mes personnages. C’est une expérience transposable même dans la réalité quotidienne de chacun qui empêche de jeter la pierre à ceux qui n’ont pas les mêmes convictions que vous. Je ne sais pas ce qu’inventer complètement mes personnages aurait comme résultat, mais j’espère que j’aurais assez de temps pour le découvrir.

Parlez-nous de votre dernier ouvrage et de vos projets.

Je n’ai pas vécu la guerre est mon dernier livre publié début 2021. Il s’agit d’un recueil de poésie qui retrace les expériences de la guerre à travers plusieurs générations d’une même famille : de la guerre vécue douloureusement par les grands-parents, aux pénuries cruelles imposées aux parents ayant vécu la peur au ventre pendant le communisme et allant jusqu’aux défis que doit relever une jeune femme d’aujourd’hui.  Il y a beaucoup de choses en commun qui relient ces histoires : l’amour et l’absence d’amour, le potentiel déficient des relations familiales, les facteurs externes relatifs à la guerre ou au contexte pandémique. Je m’interroge en même temps et d’une manière dure et sarcastique à travers ces textes sur les relations que l’on peut établir entre la peur pendant les bombardements de la grand-mère, celle du père pendant le communisme et celle de cette jeune femme qui perd son enfant pendant la pandémie.

Un volume de nouvelles Fetița care dezbină [La petite fille qui divise] paraîtra prochainement, la date précise n’étant pas encore été arrêtée pour l’instant.

Crédit photo de l’auteure : Raluca Lazăr

(Traduit du roumain par Dan Burcea)

 

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